Neutralité du Net : la fibre de la discorde

Jeudi 14 décembre dernier, la Commission fédérale des communications (FCC) votait la fin de la neutralité du Net. Cette décision qui s’attaque à l’un des principes fondateurs de l’Internet tel qu’on le connaît aujourd’hui suscite la polémique. Décryptage.

Une page de l’histoire de la Toile vient de se tourner Outre-Atlantique. Dans une circulaire de 313 pages, la FCC, agence indépendante du gouvernement américain chargée de réguler les télécommunications a fait le choix d’éditer de nouvelles règles du jeu.

La fin de l’Internet «sans entraves» ?

Les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) ou «Internet providers» ne seront désormais plus soumis aux mêmes contraintes. La fin de la neutralité du Net équivaut à l’abrogation du principe selon lequel tous les contenus sont diffusés sans aucune discrimination de coût ou de rapidité. En d’autres termes, il appartient aux entreprises de Télécom de moduler le montant de la facture des Internautes américains selon l’utilisation qu’ils font du Web. L’accès à certains sites peut être limité ou ralenti. L’information est aussitôt relayée par la presse américaine et internationale.

L’ère Trump modifie les règles du jeu

Le Monde met en avant le rôle d’Ajit Pai, avocat fédéral Républicain à la tête de la FCC, nommé par Donald Trump, dans le processus décisionnel.

Celui que l’on nomme Chairman Pai, justifie cette décision dans une vidéo publiée sur YouTube le jour même. Il y décrit l’Internet comme un marché dépourvu de tout contrôle. Selon lui, l’innovation et le taux d’investissement par les entreprises sont de ce fait en berne. Les régions isolées pâtissent du manque d’entretien du réseau par les FAI.

La FCC fait ainsi le choix de modifier radicelement la situation de concurrence entre les entreprises de Télécom pour y remédier. Elle revendique sa volonté de «redonner du pouvoir aux consommateurs et aux entrepreneurs.»

L’Open Internet Order ou aire de l’Internet libre, édifiée sous l’aire Obama 2015 est officiellement enterrée. Les réactions adverses sont arrivées en masse, notamment sous le mot-dièse (ou hashtag) #netneutrality. La plateforme Twitter a affublé celui-ci d’une icône de chargement, symbole de cette nouvelle ère du Net à plusieurs vitesses.

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De fervents opposants

Le collectif d’hacktivistes Anonymous clame la nécessité d’un accès à Internet libre « des mains d’entreprises à but lucratif », afin de  «servir le peuple.» Il considère la liberté sur le Net comme condition sine qua non de la liberté individuelle et de la liberté d’expression.

A noter la réaction de l’entreprise Netflix qui regrette également cette décision de la FCC et applaudit le principe de neutralité du réseau comme « générateur d’une ère sans précédent d’innovation, de créativité et d’engagement citoyen. »

Côté européen, la neutralité de l’Internet est réaffirmée en principe à protéger. Andrus Ansip, vice président de la Commission européenne, assure dans un Tweet en date du 15 décembre dernier que « le droit d’accès à un Internet libre, sans discrimination ou interférence (comme le blocage ou le ralentissement) est entériné dans la loi de l’UE.»

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La Bibliothèque Marguerite Durand gagne la bataille

Après plusieurs semaines de lutte, la Bibliothèque Marguerite Durand à Paris, spécialisée sur l’histoire des femmes, du féminisme et les études de genre restera finalement dans ses locaux du 13 ème arrondissement. Une victoire pour les féministes et les chercheur.se.s

Installée dans la médiathèque Pierre Melville depuis 1989 suite à un premier déménagement, la Bibliothèque Marguerite Durand gagne une bataille en conservant sa localisation. La Mairie de Paris avait pour projet de rattacher son fond à la Bibliothèque Historique de la ville.

C’était sans compter sur la mobilisation de milliers de féministes ayant fait tourner une pétition pour contrecarrer cette décision et multiplié.e.s les rassemblements.

Cette information a été très relayée sur les réseaux sociaux et les médias européens comme en atteste le tweet précédent.

Le contexte médiatique, l’affaire Weinstein et la montée du mouvement « Me Too » aurait mis l’équipe municipale dans une position inconfortable, les ayant poussé à revenir sur leur choix.

 

Collision mortelle dans les Pyrénées-Orientales

Ce jeudi 14 décembre vers 16h10, un bus scolaire est entré en collision avec un train à hauteur d’un passage à niveau, à Millas dans les Pyrénées-Orientales. Il a été coupé en deux par la violence du choc.

Le car transportait une vingtaine de collégiens et le TER, vingt-cinq passagers. Cinq enfants sont décédés et quinze autres ont été blessés.

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Sur Twitter, le Président de la République a rapidement réagi à la nouvelle.

D’autres personnalités politiques ont également exprimé leur soutien aux victimes et à leurs proches sur les réseaux sociaux.

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Alors en déplacement dans le Lot, le Premier ministre Edouard Philippe et plusieurs membres du gouvernement se sont rendus sur place.

Le président de la SNCF est également allé sur les lieux du drame.

Trois enquêtes ont été ouvertes pour déterminer les circonstances de l’accident. Mais cela risque d’être compliqué car les témoignages se contredisent.

Ce drame remet en question la sécurité des passages à niveau, cause de multiples accidents tragiques.

Le Baal macabre de Christine Letailleur à La Colline

Christine Letailleur met en scène la célèbre pièce de Bertold Brecht au théâtre La Colline. Un spectacle aussi funèbre que fulgurant, incarné par le bouleversant Stanislas Nordey. 

Jusqu’à sa mort, le dramaturge allemand Berthold Brecht n’a jamais cessé de réécrire Baal, donc il existe officiellement cinq versions. C’est la première, celle de 1919, la plus crue et la plus violente qu’a choisi de mettre en scène Christine Letailleur au théâtre de La Colline, à Paris. Traduite de l’allemand par Eloi Recoing, elle dépeint, dans une langue lyrique et ciselée, l’errance de Baal, poète maudit dont le nom est emprunté à une divinité solaire et maléfique. Pour ce rôle, elle a élu Stanislas Nordey avec qui elle avait déjà collaboré dans La philosophie dans le Boudoir ou encore Hinckemann. Un rôle taillé sur mesure pour le directeur du TNS dont le physique malingre et la voix caverneuse coïncident étrangement avec l’incandescent héros brechtien.

De feu, de flammes

Des lettres de feu apparaissent sur scène : B-A-A-L. Rouges comme l’enfer sur un immense tableau noir, elles donnent la couleur de la pièce : ce sera rouge sang, couleur de la violence et de la damnation, couleur de la colère et de l’exécration. Dans la première scène, Baal est félicité pour ses poèmes par Mech, un riche négociant, dont il refuse pourtant les louanges. Seul contre tous, il réclame à boire, des chemises blanches et s’en va en tournant le dos aux bourgeois. Ce sera le début d’une errance sans fin, d’un refus d’appartenance et d’une quête de jouissance qui ne connaîtra aucune limite. Dans les mots de Baal transparaît le Brecht d’après-guerre, révolté contre la bourgeoisie et avide de poésie. A l’instar du dramaturge dont il est l’alter-ego, Baal fuit sous la voûte étoilée et n’a plus cure de rien. Il est, voilà tout. « Baal, c’est Brecht jeune, explique Christine Letailleur, on sent qu’il est attiré par ces poètes qui ont une vie, je dirais, anticonformiste, immorale (…). Le Poète, pour Brecht, c’est quelqu’un qui vit son immoralité (…), il est autrement que le modèle que la société voudrait qu’il soit.[1] » Baal est un poète, Baal est un démon, Baal consomme et se consume sans ne se soucier ni de rien, ni de personne. Il injurie le monde et « pisse dans les pissotières de l’aube ». Ivre de sexe et d’alcool, il tue, vole, bouffe, viole, écrase ceux qui l’aiment et détruit, plus violent et plus sauvage que jamais. Tranchant comme une lame de rasoir, il n’a plus aucunes limites : il est la transgression même. Dans ce rôle, Stanislas Nordey est fulgurant. Après avoir fait ses preuves dans « Hinkemann », il montre une fois de plus que la collaboration avec Christine Le Tailleur est fructueuse. Sa longue silhouette vampirique et tourmentée épouse à merveille les contours de Baal et sa diction époumonée, chuintante se mêle avec justesse aux mots du poète. Son compagnon de route, Ekart, incarné par Vincent Dissez lui donne corps, dans la pièce comme sur scène, et tout deux flamboient. Il capte alors – deux heures trente durant -, l’attention du spectateur tendu comme une corde, pressé en tous sens et violenté par des mots, des cris et des actes de plus en plus impitoyables.

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Une mise en scène flamboyante

De larges panneaux de bois encadrent la scène. Tantôt ils se changent en bistrot, tantôt en cabaret, tantôt ils ne sont plus que des murs sombres contre lesquels viennent s’écraser les cris de Baal. Des ombres chinoises s’agitent au loin sur un tableau noir. Une forêt. Un escalier de fer dans lequel déambulent les personnages. Un bruitage de vent, léger, dans le lointain. C’est une nuit éternelle qui tombe sur La Colline. Une nuit étoilée, une nuit terrifiante qui donne à la pièce toute sa beauté. Orchestrée par Emmanuel Clolus, la mise en scène est – paradoxalement- aussi spectaculaire que dépouillée. La musique est loufoque ou grinçante, entre le cabaret déluré et la forêt effrayante. Comme revêtue de rouge et de noir, entre le clair et l’obscur, la pièce se déploie dans un jeu d’ombres et de lumières faméliques. C’est l’œuvre de Stéphane Colin, éclairagiste ingénieux et fidèle complice de Christine Letailleur. Le dispositif scénique amplifie ainsi l’angoisse prégnante dans Baal, jusqu’à la rendre sublime dans son atrocité. Avec cet escalier étrange, les personnages se courent après, se fuient les uns les autres, ou s’abritent, parfois dans la nuit peuplée d’ombres. Baaaal ! Baaaal ! Le cri est incessant et retentit tout au long de la pièce comme une imprécation, un anathème, une malédiction. Cri des femmes, écho sépulcral des filles qu’il violente. Cri de la mère qu’il tourmente. Cri des hommes qu’il accable. Et cri final, d’un Baal maudit condamné au néant et à la destruction. Brecht dit s’être inspiré de François Villon, poète voyou du Moyen-Age, ou encore d’un Rimbaud juvénile et ardent, mais c’est de Dom Juan qu’il se rapproche le plus avec cette fin fulgurante et tragique. Un éclair, puis la nuit.

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Incessante théâtralité                      

Les images parfois sont dures, mais la poésie est toujours là, omniprésente. Comme s’il n’y avait plus que les étoiles aux cieux, le vent dans les arbres et la douceur de la forêt face aux humains. Les actes sont crus mais les mots sont ardents. Baal, c’est Brecht : frénétique et génial à la fois. Tourmenté au plus profond de lui-même, mais si incroyablement lyrique, le dramaturge avait à peine vingt ans lorsqu’il écrit cette pièce. C’est un Brecht d’après-guerre, terrassé par la mort et habité par un nihilisme noir. La traduction d’Eloi Recoing, sans fard, donne à voir le scandale et la démesure de l’auteur dans sa plus crue nudité et dessine avec Baal, le visage de l’absolue transgression. Il n’y a aucune leçon à tirer de la pièce, juste des mots, des images rouges et noires, une pâle lumière sur des visages émaciés et des mots, toujours des mots qui s’échappent de la gueule avide de Baal, poète maudit et figure libre – à jamais.

C.P

[1] Entretien avec Christine Letailleur : http://www.theatre-video.net/video/Baal-entretien-avec-Christine-Letailleur

Minier, mine de rien

Derrière ses yeux clairs et son air décontracté se cache un maître de la peur. Rencontre avec Bernard Minier, écrivain de thriller qui entend bien renouveler le genre.

« Allez-y, dégainez » lance Bernard Minier d’un air crâne. Une chemise en jean ouverte sur un t-shirt à message, une barbe de trois jours et un sourire franc, l’écrivain de 56 ans semble avoir étudié les codes d’une démarche décontractée. Cette classe d’apprentis journalistes ont-ils aimé son roman ? Seront-ils provocants ou curieux, critiques ou caressants ? Il préfère éviter les mystères et plonge rapidement dans le vif du sujet : « alors, des questions ? ». C’est d’abord son parcours qui intrigue le plus. Après avoir été contrôleur des douanes dans les Pyrénées – terre natale dont il lui reste l’accent-, Bernard Minier est arrivé bien tard dans le monde du polard : « j’écris depuis très longtemps mais pas des histoires d’horreur. J’ai une passion pour la poésie et la science-fiction ». Passionné par la lecture, il fait des études « peu fructueuses » et se considère longtemps comme « un Kafka mineur », qui n’ose pas envoyer ses manuscrits à une maison d’édition, mais qui ne cesse d’écrire. Aventureux dans l’âme et nourri de milles bouquins, Minier part pour l’Espagne et vit une époque « à la Kerouac » qui mêle histoires noires et douces errances. De retour en France, il prend un poste dans l’administration, jusqu’à ce qu’un jour, il participe à un concours de nouvelles. Il obtient, non sans surprise le premier prix et « c’est là que tout commence ».

Sur l’autoroute de l’écriture 

Son premier roman Glacé, s’écoule dès la première année à quelques 45 000 exemplaires. Pas mal, pour un auteur qui a « tenté le polar complètement par hasard », comme un simple « exercice de style ». La recette est pourtant simple. Un héros médiocre mais attachant, un lieu à donner des frissons, un crime sanglant (« mais comme la viande, il faut que ce soit de bonne qualité »), un soupçon de sexe et trois bonnes louchées de morbidité. Tout est réuni pour capter l’attention du parfait lecteur de romans de gare. De la couverture bleue verglacée au titre concis et tranchant, Minier semble avoir élaboré le guide du parfait- nanar, « si ça marche tant mieux, sinon tant pis ». Etrange, pourtant, pour un homme qui rêvait d’être « Nabokov ou Gombrowicz » et qui confesse avec humour n’être « qu’un nain de plâtre à leurs côtés ». Lite de la littérature « blanche » et écrire des romans « noirs », cela existe. « Je relis beaucoup Thomas Bernhardt, Nakokov, Xavier Marias, Molino, Jonathan Coe… mais assez peu de romans policiers, finalement. » Alors, pourquoi écrire des polars ? « J’ai toujours été fasciné par les érudits car je ne suis pas du tout comme ça. Mais je suis aussi totalement attiré par les avant-gardes : le métal, les mangas… j’ai essayé d’incarner ces deux pôles. » esquisse l’auteur. Difficile à saisir, Bernard Minier semble jouer sur deux fronts. A lire ses romans, on croirait que derrière les lignes se cache un horrible bonhomme pétri de vices et fasciné par la violence. Pourtant, l’auteur a bien  quelque chose de résolument sympathique – et d’humain, oui.

« Au commencement était la peur »

Après Glacé, Minier se lance dans une nouvelle aventure et délaisse sa France natale pour inventer une fiction à l’américaine. « Je suis sur une espèce d’autoroute et j’essaie de faire en sorte que chaque roman soit différent » explique l’auteur qui semble aimer parler par métaphores. Une Putain d’histoire reçoit une critique positive de la part de la presse, ainsi que -cerise sur le polar- le prix Cognac du roman policier. L’histoire se situe sur une île du Pacifique – topos parfait pour un crime-, à une heure du continent. Le personnage principal, Harry, est un garçon de seize ans dont la petite amie est retrouvée noyée dans un filet de pêche. Le roman se déploie entre retournements de situations et complots glauques, scènes de violence et mimétisme d’un langage teenager. Pour l’auteur, l’important est de « provoquer des mots, des réactions ». Minier use ainsi à outrance du vocabulaire de la peur afin de susciter le frisson du lecteur – « livide, exsangue, désorienté, atroce, fiévreux et rauque » trônent ainsi sur la même page, sans douci d’hyperbolisme ni de kitsch lugubre. Si l’intrigue est bien ficelée, le résultat est pourtant un triste cliché surplombé d’un plot twist macabre qui décrédibilise toute indulgence éprouvée à quelques rares instants de lecture.

Le polar, une nouvelle Comédie Humaine

Pour écrire son roman, Bernard Minier a effectué un voyage à Seattle afin de mettre à nu la jeunesse américaine comme ses modèles, Mark Twain ou Salinger : « j’ai rencontré des shérifs, des adolescents ; je voulais aller à la source. Le langage que j’ai utilisé est celui que j’ai entendu et que j’ai lu. » Soucieux de se placer dans la tradition du roman policier comme Stephen King qu’il considère comme « le Balzac moderne », il développe alors une écriture qu’il juge « cinématographique ». En voulant imiter l’américain, Minier met pourtant à mal le langage. « Tu veux me faire croire que c’est une coïncidence : toi et tes potes qui déboulez chez nous, et quelques jours après, une descente de keufs ? Tu me prends pour un crétin ? » Phrases concises, jurons sauce américaine et langage « d’jeun’s », tout y passe : « aïe, suce ma bite connard » Elégant. Juste pour le plaisir : « Harry, tu es sûr qu’on est toujours amis ? Aussi sûr que tu les aimes avec des gros nichons, mon pte, j’ai dit ». Mine de rien, Minier s’est pourtant forgé un style qui a (plus ou moins) conquis le public hexagonal – et pas seulement. Glacé sera bientôt sur les écrans par Gaumont. L’auteur se dit reconnaissant et excité de voir ses personnages incarnés à la télévision.

Quand vient l’heure des bilans, l’auteur remarque : « après vingt-cinq ans de contrôleur des douanes, je suis content, j’ai acquis une assurance que je n’avais pas car en écrivant à son compte, on est plein de doutes ». Après une fiction en France et une autre en Amérique, le suspens vis-à-vis du prochain thriller est intact : « l’écriture m’excite toujours autant, mais il y a toujours un moment où on a envie de faire autre chose ». Soucieux de conclure en beauté, Bernard Minier clôt la rencontre sur un dernier conseil : « il faut être très exigent dans les grandes comme dans les petites choses ». Et pour les futurs écrivains, n’oubliez pas, « il faut se méfier des clichés ». Ah bon.

 

Bernard Minier, le Musso du polar

Avec des millions d’exemplaires vendus à ce jour, Bernard Minier s’impose comme le roi du polar à la française. Rencontre avec un écrivain qui a fait de l’hémoglobine son fond de commerce.

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Chemise en jean, basket et nonchalance, Bernard Minier tient plus, à l’évidence, d’Henry, – l’ado diabolique qui tire les ficelles d’Une Putain d’Histoire -, que de Julian Hitmann, – le psychopathe sanguinaire de Glacé. En le voyant entrer, qui aurait pu imaginer que ce quinquagénaire au teint hâlé et à l’accent chantant n’est rien de moins que le roi du thriller à la française. Avec pas moins de 1,5 millions d’exemplaires vendus à ce jour, Bernard Minier est une tête de gondole incontournable de toute Fnac qui se respecte.

Et pourtant, l’écrivain affirme lire tout … sauf des polars. « Je lis les romans de mes collègues par conscience professionnelle », affirme-t-il. Un hermétisme qui peut paraître étonnant, voire contradictoire, mais que Bernard Minier revendique ouvertement : « Le genre il faut le respecter, mais il faut d’une certaine manière le maltraiter. »

Et pour cause, dans ses œuvres l’écrivain pousse le name-droping à son paroxysme. Citations pseudo-érudites et références musicales obsolètes parasitent allègrement l’intrigue. Des digressions que l’auteur met sur le compte de son ancien métier, « j’étais douanier dans une autre vie, donc j’essaie de faire passer des trucs en contre-bande. »

Balzac moderne ?

Réduire ce quinquagénaire à sa carrière d’agent des douanes ne serait toutefois pas lui rendre justice. L’homme est avant tout un lecteur boulimique. « À vingt ans je rêvais d’être Thomas Bernard, Nabokov ou Dombrovitch. On en est loin aujourd’hui », ironise-t-il. Bernard Minier est tout de même loin d’être un écrivain raté. Aussitôt écrit, son premier roman, Glacé, trouve preneur auprès de quatre éditeurs. Résultat, un best-seller qui s’écoulera à 450 000 exemplaires. Bernard Minier est au polar ce que Guillaume Musso est à la littérature sentimentale.

Si comparaison n’est pas raison, les deux auteurs sont tous deux chez le même éditeur, XO Editions, dont le slogan « Lire pour le plaisir », colle à la peau de Bernard Minier. « Je n’ai aucune prétention pédagogique » affirme, ainsi, l’écrivain. « J’essaye de montrer la violence pour ce qu’elle est vraiment. » Dans ses ouvrages, les personnages vont de Charybde en Scylla. Tortures, viols (uniquement sur les personnages féminins), meurtres et manipulations jalonnent ainsi les aventures de Servaz, son double de papier, et les one-shot que sont Une Putain d’Histoire et N’Éteins Pas la Lumière.

« Quand ça saigne, c’est comme la viande : il vaut mieux que ça soit de bonne qualité. » Un slogan que Charal n’aurait certes pas renié. Mais les prétentions de Bernard Minier sont plus nobles, les pulsions morbides qui animent ses personnages s’inscrivent, en effet, dans la plus pure tradition naturaliste. « Quand j’écris un roman, je fais un travail de journaliste. Je vais au contact des gens et je me documente énormément. » Bernard Minier, Balzac des temps modernes ? Ses ouvrages sont en prises direct avec le vingt-et-unième siècle, comme la Comédie Humaine l’était avec le dix-neuvième.

Dans ses romans on trouve ainsi un héros dépressif dépassé par Internet (Servaz), une « gendarme lesbienne, motarde et franc-tireuse » (Irène Ziegler telle que décrite sur le site de l’écrivain) ou encore un adolescent psychopathe assoiffé de sang qui parle comme un charretier (« Quelle saleté de chiotte de putain de film d’horreur, pas vrai ? »Une Putain d’Histoire). Bernard Minier nous prouve que les stéréotypes ont encore de beaux jours devant eux.

Sang pour sang cliché

« Ce que j’essaye de faire avec tous mes personnages, jusqu’aux plus jusqu’au-boutistes, c’est de trouver ce qui les connecte à nous », explique-t-il. « Pour le dire crument, c’est la façon dont Hitmann va pisser, s’il a des maux de tête ou des maux de ventre.» Bernard Minier met en scène des corps déchus, abîmés par le viol et la boisson. Ses romans sont une vaste fresque qui montre l’humanité dans ce qu’elle a de plus bestial. Quitte à en faire trop par moment.

Une violence sourde, implacable, qui n’a pourtant rien à voir avec son passé. Bernard Minier n’a rien du super flic torturé par son passé qui hante ses romans. De ses quinze ans passés derrière son bureau de douanier il ne retire rien. Aucune anecdote sordide, ni saisine de drogue. Rien d’autre que du temps pour écrire. L’auteur l’affirme, il n’est en aucune façon fasciné par le morbide. « Moi j’essaye de montrer la violence pour ce qu’elle est vraiment. Je déteste la violence stylisée, édulcorée, aseptisée. »

Chacun de ses romans laisse ainsi place à une débauche d’hémoglobine. Pour Bernard Minier la violence constitue, en effet, le plus sûr chemin vers l’empathie. Et pour l’emprunter, le thriller constitue la voie royale. Que l’on aime, ou bien que l’on déteste, une chose est sûre, ses romans ne laissent pas indifférents. Finalement Bernard Minier est, à sa façon, un « putain » d’écrivain.

Léa Esmery

Le Street art en REHABilitation

6 étages, 100 artistes, plus de 12 000m² d’oeuvres conçues avec près de 3000 bombes de peinture. Ces chiffres donnent le tournis et portant, ce sont ceux de l’exposition Rehab2 qui s’est tenue durant 1 mois à la Cité universitaire de Paris devenue temporairement un lieu de pèlerinage du Street art.

N’en déplaise à certains, Rehab n’est pas un centre de désintox, mais bel et bien une réhabilitation d’un lieu promis à une prochaine rénovation, par des artistes, le tout à la sauce street art. En l’occurrence, le rendez-vous était donné pour cette deuxième édition organisée par le label Bitume Street Art et l’artiste Kesadi, à la Maison des Arts et Métiers de la Cité universitaire dans le 14e arrondissement de Paris. Durant un mois, cette maison REHABilitée fut donc le terrain de jeu et la rencontre improbable des univers de plus de 100 artistes différents. Sculptures, graffitis, collage, pochoirs ou des installations furent disposées sur les 6 étages que compte ce bâtiment utilisé comme logement étudiant.

Le résultat de cette escapade artistique est pour le moins déconcertant. L’immersion est totale et on déambule librement et sans attaches aux travers des pièces, couloirs, et escaliers revisités par des artistes comme Jo Di Bona, Jungle, Kesadi, Dante, Charline Poncet… Une porte, un carreau, une marche, un bout de plafond ou même une poubelle deviennent, durant un mois, une toile sur laquelle s’expriment ces artistes de tous bords. Quelques minutes suffisent pour passer du labo d’un savant fou dont les cuves inquiétantes sont peintes directement sur les portes des chambres, à une salle contenant un crâne gigantesque fait de grilles de plafond métalliques. À peine le temps de souffler, et après avoir grimpé un escalier illustré à la sauce « Sous l’océan » tout en évitant des kilomètres de bandes magnétiques, on déboule sur un embranchement à la sauce Matrix. Pilule bleue ou pilule rose ? Deux couleurs pour deux couloirs avec chacun la vision d’un artiste. 

Car en ce sens chaque visite est unique. S’il existe bien une visite guidée, on s’y plait vite à se perdre dans les méandres de ces couloirs bariolés et à y découvrir, ou redécouvrir, des fresques grandioses et des oeuvres en trompe-l’oeil. Ne pas lever la tête ou ne pas regarder le sol, c’est peut-être manquer une occasion de tomber face à une oeuvre ou un détail important. Fort de cette centaine d’univers qui se côtoient et s’enrichissent mutuellement, Rehab2 permettra à n’importe quel visiteur de trouver son compte. La diversité des artistes provoque aussi un certain côté « intergénérationnel » où enfants et parents s’émerveillent et échangent sur les différentes créations. Même si quelques oeuvres monopolisent l’attention (et les smartphones), le site regorge de secrets en tout genre et il fallait y passer de nombreuses heures afin d’y dénicher la perle rare. Chaque mur, chaque mètre carré de ce temple éphémère du Street Art, a pu tel un cadavre exquis grandeur nature, y dérouler ses histoires et ses rêves.

Bien sûr, un tel évènement témoigne encore une fois de la montée du Street art dans le paysage culturel français et des arts plastiques en eux-mêmes. Rehab2 est une des nombreuses preuves de la volonté des villes d’inscrire de plus en plus dans la légalité ce courant artistique au risque de le dénaturer de son essence même.

À l’heure où voir un bâtiment tapissé des photos de JR devient anodin et où des oeuvres de Banksy s’arrachent dans les ventes aux enchères, il est fort appréciable de voir une exposition de cette envergure, respecter à la fois la nature du courant par son côté éphémère et abordable puisque l’exposition était à prix libre. Si d’autres initiatives du même acabit en France sont aussi à souligner (comme « Le M.U.R » de Bordeaux), REHAB2 réussit son pari et si  troisième édition il y a, elle se fera attendre avec impatience.

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D’autres photos sur la page Facebook du photographe Jonk

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Behind the walls

S’il ne fallait en retenir que deux, ce seraient les Beatles et les Pink Floyd. Les deux groupes les plus mythiques de l’histoire de la musique moderne. C’est au Victoria & Albert Museum, à Londres, que se dévoile l’exposition Pink Floyd, « Their mortal remains » (« leurs dépouilles mortelles »). Du « Floyd », il ne reste plus que quelques membres vivants : David Gilmour, Nick Mason et Roger Waters. Mais leur héritage, lui, est immortel. Il a su perdurer à travers les décennies.

Ruines musicales ?

Si vous avez la chance de partir à Londres cet été, n’hésitez pas à faire un saut au « V & A ». Exposition monumentale, intimiste, labyrinthique, semi-hagiographique, « Their mortal remains » est à la hauteur du groupe dont elle dresse le portrait. Dans le dédale des salles, qui rivalisent de grandeur, il n’est pas exclu de se perdre. Le spectateur suit dans l’ordre chronologique les pérégrinations de Syd Barrett, Roger Waters, Richard Wright, David Gilmour et Nick Mason dans l’histoire du rock et de la musique. Une histoire tourmentée, et ce, dès le début de l’aventure. Tourmenté, c’est le nom qui colle à la peau de Syd Barrett, poète maudit du groupe et principale muse.

En 1972, Pink Floyd fait son anti-Woodstock. Seuls, au milieu des ruines de Pompéi, les spacerockers assument. Assument d’être cryptiques, pédants, impénétrables. Parcellaires. Face aux gradins vides, ils sont en fait face à eux-mêmes. Ce Live at Pompeii scellera le destin du groupe. A jamais incompris, ils seront vite dépassés par le punk, qui se construit contre eux. Mais le déclin, ils ne le virent jamais. Comme les ruines de Pompéi, altérées, mais toujours présentes. Ramasser les bribes, les morceaux, et les assembler en tout cohérent, voilà la mission que se donne « Their mortal remains ».

« Anarchitectures » du rock

Pour accompagner le spectateur dans ce voyage temporel, des cabines téléphoniques sont disposées dans chaque salle. Elles font office de bornes kilométriques dans les couloirs du temps. A l’instar de la machine à voyager dans le temps de Doctor Who (une cabine siglée « police »), les cabines rouges, repeintes en noir, guident nos pas. C’est au hasard d’un panneau explicatif, coincé entre deux murs géants dans la salle principale, que l’on comprend le clin d’œil. L’extérieur de la Battersea Power Station (centrale électrique londonienne et accessoirement la pochette d’Animals), a été designée par Giles Gilbert Scott : l’inventeur des cabines téléphoniques rouges. CQFD. La pochette d’Animals (1977) et la reproduction de la centrale au cœur de l’expo mettent en avant doublement les penchants du groupe : l’architecture, étudiée par trois membres du groupe, et le goût pour le démesuré. Comme le montre d’ailleurs l’immense mur de la tournée de 1981, ou encore dans le colossal inflatable de la version live d’Another Brick in the Wall de 1980, magnifiquement restaurée. Pink Floyd, au cours de sa carrière, n’a cessé de façonner l’espace, jusqu’aux décors de ses performances scéniques, documentées par de nombreuses vidéos.

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« Inflatable » de la tournée de 1980

Echoes du passé

Les murs de l’expo rassemblent coupures de presse, dessins et croquis, objets ayant appartenus au groupe. Par-delà la musique, c’est toute la poésie picturale des Floyd qui se dévoile sous nos yeux. Ici, le dessin d’un van acheté par Syd Barrett. Là, le croquis du fameux « Mur ». Le tout appuyé par des montages en 3D, qui parachèvent de plonger le visiteur dans une exposition totale, où se mêlent tous les supports. Bien sûr, les mélomanes ne sont pas en reste. Afin que l’immersion soit totale, l’expo-expérience se regarde en même temps qu’elle s’écoute. Interviews exclusives, morceaux du groupe, sons mystérieux : on regarde avec les oreilles. L’audioguide se fait le passeur d’une époque pas si lointaine, mais si différente. Portail psychédélique tant auditif que visuel, véritable « dérèglement des sens », l’expérience se veut rimbaldienne. Une déambulation qui distille le lointain écho d’une époque disparue. Le pèlerin floydien reste pourtant l’architecte de sa propre visite. Au détour d’une salle consacrée aux instruments du groupe, les musiciens en herbe et les amateurs pourront s’essayer au mixage. Face à vous : une console, qui vous permettra de masteriser votre propre version de Money. Attention à ne pas copier sur le voisin (« Share it fairly, but don’t take a slice of my pie »).

S’agit-il d’un “trip for people who don’t trip”, comme l’écrit Cliff Jones dans Mojo, en 1994? A vous de juger.

Jusqu’au 1er octobre.

Vincent Bilem

Le cercle des références retrouvées

Bernard Minier, vous le connaissez sûrement. Au moins, de nom. Il est l’auteur – à succès – de nombreux polars impliquant le commandant Servaz, enquêteur fictif aux airs d’antihéros désabusé. Son premier roman, Glacé (2011), s’est récemment vu adapter en sérié télé par M6. A l’occasion de la sortie de son nouveau roman (Nuit, XO éditions, 2017), nous avons rencontré Bernard Minier autour du Cercle (2012), son deuxième roman.

 

Introspection policière

Le Cercle est un polar bien de chez nous. Ville imaginaire du Sud-Ouest, Marsac (« librement inspirée de Bagnères-de-Luchon », comme nous confie l’écrivain), est le théâtre d’un bien étrange meurtre. Claire Diemar, professeure de français, est retrouvée mutilée dans sa baignoire. Le commandant Servaz n’est pas vraiment chargé de l’enquête, et c’est malgré lui qu’il s’y trouve mêlé. Il est missionné par son ex-femme. Il doit innocenter Hugo, le fils de celle-ci, retrouvé hagard sur les lieux du crime. Le monde est petit : Claire Diemar enseignait dans le lycée de la fille de Servaz, Margot. Ce roman n’est pas tant une chasse à l’homme, une chasse au meurtrier fou, qu’une longue introspection du personnage principal. Plongé au cœur de la vie de sa fille, le commandant découvre que tout n’est pas rose au pays des lycéens. Métaphore signant l’éternelle incompréhension des adultes face aux codes forgés par leurs progénitures, l’astuce narrative patine parfois. Le kaléidoscope de pistes, de personnages, de sous-intrigues ne fait que masquer l’évidence : « tout coupable est timide », selon la maxime de Voltaire dans Sémiramis (1748). Huis-cloaque où se bousculent les bisbilles d’autrefois, la ville resserre son étau autour de Martin Servaz.

Hercule Poirot et le meurtre du RER C

Le Cercle est une sorte d’Orient-Express en plein air, d’où suinte la bonhomie bourrue d’un Servaz, en lieu et place du flegme d’un Hercule Poirot. La filiation entre Minier et Christie se fait plus subrepticement, elle se situe au niveau de l’intrigue. Minier n’a d’Orient-Express que le RER C qu’il fréquentait quotidiennement, lorsqu’il était douanier. L’écrivain originaire d’Occitanie tient également de Balzac. Dans sa volonté non de faire l’inventaire de toutes les scories, mais plutôt dans son entreprise un peu vaine, mais louable, de vouloir balayer le spectre de la société française, en représentant chaque minorité dans le roman. A force d’éviter de créer des personnages « bigger than life », les protagonistes finissent par n’être que ce qu’ils ont l’air d’être.

« Le genre, il faut le maltraiter »

La plume de Minier est trempée dans la cime : les paysages forestiers sont le lieu d’un drame plus flic que psychologique. Minier a tendance à se perdre dans les chemins parfois sinueux de l’écriture. Son style composite, pastichant le langage des jeunes, peine à convaincre. Ses sauts de langage sont parfois « aussi mal assortis qu’un taliban et une libertine », pour reprendre une (mal)heureuse formule tirée du deuxième chapitre. Minier reste fidèle à sa doctrine : le roman est un matériau malléable. « Le genre, il faut le respecter et en même temps le maltraiter », résume-t-il.

En revanche, l’éclectique « bande-son » du roman procède d’une grande cohérence interne. Elle plonge le lecteur dans un univers rock’n’roll et pop-culturel où se déploient lyrics de Marilyn Manson, Kings Of Leon et références à la série américaine Breaking Bad. « J’ai une écriture assez cinématographique », confesse-t-il d’ailleurs. Son autre influence ? « Le polar à l’américaine. Mais mon héritage, c’est originellement la littérature fantastique et la science-fiction ». Cela se ressent dans la matière même du roman, aux allures de thriller fantastique.  L’amateur de littérature à suspense n’est en effet pas en reste : un mystérieux fil rouge nous tient en haleine tout au long du roman. Respiration (haletante) dans le récit, ces interludes angoissants interrogent : qui est cette mystérieuse femme, retenue contre son gré ? Et quel est son rapport avec l’histoire ?

Réservoir-dock de pop-culture

Les puristes reconnaîtront par ailleurs en Julian Hirtmann, tueur psychopathe et meilleur ennemi de Servaz, le célèbre Hannibal Lecter (personnage créé par le romancier Thomas Harris). Références en creux, références explicites, tous les moyens sont bons pour dresser une carte exhaustive de la culture contemporaine, baignée dans la pop-culture (Breaking Bad) et dans la culture légitime.

Ce mélange des références culturelles, que les sociologues contemporains appellent « l’omnivorité culturelle » (Peterson), déborde l’intrigue et sous-tend la problématique du roman. Hirtmann, éduqué, ancien procureur de Genève, est amateur de Mahler, compositeur autrichien du XIXe siècle. Passion que nourrit également… le commandant Servaz. L’affrontement entre les deux personnages vire au choc des cultures : l’univorité culturelle représentée par Hirtmann, qui ne jure que par Mahler, contre l’omnivorité culturelle du policier, capable d’écouter (ou de supporter, selon le cas) nombre de genres musicaux. Géographie fictive, espace mental torturé, « Sud-Ouest fantasmé », il s’agit de « reconstruction, de syncrétisme du réel » selon l’auteur.

Ancien douanier, Minier n’hésite pas à faire passer des citations en contrebande. Son roman est saturé de références qui composent une ode au savoir, d’où qu’il vienne. Il cite dans la vie comme il cite dans ses romans : Nabokov, Hemingway, Borges, Kundera, Clive Barker. Pour le plus grand plaisir des collectionneurs de connaissances.

Vincent Bilem.

« Se voir en train de regarder » Olafur Eliasson au Musée d’Art Contemporain de Montréal

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Lumière, eau et mouvement, trois ingrédients centraux de l’oeuvre d’Olafur Eliasson, trois éléments qu’il compose pour jouer avec notre rapport au temps et à l’espace. Pour sa première exposition individuelle au Canada, l’artiste danois et islandais nous offre une sélection laconique et révélatrice de son œuvre, perpétuellement intangible. L’occasion pour le Musée d’Art Contemporain de Montréal de revenir sur cette volonté de toujours placer le spectateur au centre de l’expérience artistique, un effort qui anime Eliasson depuis près de vingt-cinq ans.

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Connu en France pour avoir inauguré la Fondation Luis Vitton en 2014 avec son exposition Contact, et sa série d’interventions au palais et jardins de Versailles, Olafur Eliasson multiplie les installations dans l’espace urbain de métropoles internationales. Dans chacune de ses œuvres, le plasticien joue avec les éléments pour élaborer des structures complexes, éphémères et en perpétuelles redéfinitions. L’eau et son mouvement sont des motifs récurrents de ses installations, comme l’illustrent la cascade installée au Grand Canal de Versailles et les icebergs amenés jusqu’à Paris pour la COP21.

L’exposition présentée au Musée d’Art Contemporain de Montréal nous donne un aperçu condensé de cette démarche scientifique caractéristique de l’œuvre d’Eliasson. Plus ingénieur qu’artiste, il se sert d’éléments bruts et purs pour créer des agencements protéiformes. Big Bang Fontaine (2014), se sert d’un faisceau stroboscopique pour figer les pulsations d’un jet d’eau en une sculpture fugitive. Cet instant, qu’il appartient au spectateur de capturer, ne cesse pourtant de lui échapper et se redéfinit constamment sous une autre forme. De même, Beauty (1993), plonge le spectateur dans une immense pièce noire au centre de laquelle chute lentement un fin rideau de bruine, éclairé par un simple projecteur. L’effet produit, celui d’un brasier ardent, captive le spectateur et l’invite à rester actif dans sa réception de l’œuvre. On prend un plaisir fou à jouer avec la distance qui nous sépare de l’objet, à le contourner pour mieux s’en approprier l’effet.

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Beauty (1994)

 

C’est aussi par le mouvement de la lumière qu’Olafur Eliasson place le spectateur au centre de l’expérience artistique. Dans la Maison des ombres multiples, pièce maîtresse de l’exposition du MAC, l’artiste a élaboré un pavillon, labyrinthe d’ombres et de lumières dans lequel le spectateur se perd par sa propre projection colorée. Cette œuvre architecturale, merveilleusement addictive, que l’on découvre sous différents angles change notre approche à la trajectoire dans une salle de musée. L’envie de parcourir l’espace est enivrant, par le simple fait que notre mouvement n’a de cesse d’affecter l’œuvre qui nous est proposée.

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Maison des ombres multiples (2010)

Le refus d’Olafur Eliasson d’ancrer ses œuvres dans un instant fixe et dans un espace défini est un parti pris bienvenu. Avec cette performance perpétuelle, on retire à l’objet artistique son caractère immuable et l’on redonne au spectateur un véritable rôle dans son appréciation. Avec ses installations à la frontière du minimalisme, l’artiste danois et islandais paraît défendre la conception d’un art qui n’existe qu’au travers de sa perception. En rejetant l’idée d’un art indépendant de ceux qui le reçoivent et le vivent, Eliasson permet à ses créations de lui échapper complètement, pour être mieux réappropriées par le public.

Emilien Maubant

Un éternel soleil

Dans Eternal Sunshine of the Spotless mind, l’insaisissable Michel Gondry conjugue rêve et réalité en inventant Lacuna, un procédé pour effacer quelqu’un de sa mémoire.

WINSLET CARREY

« Laissez- moi ce souvenir, juste celui-là ! » Les images tourbillonnent, se mêlent les unes aux autres, puis s’effacent. « Clémentine, Clémentine ! »  Joël court, effaré, et cherche autour de lui, un souvenir auquel se raccrocher : une promenade sur un marché, un petit matin au lit, une rencontre dans un train… Un souvenir de Clémentine, une scène – lumineuse ou triste, belle ou terrible -, pourvu qu’elle demeure, pourvu qu’on ne l’arrache pas de sa mémoire. Mais les couleurs peu à peu s’estompent, le rythme s’accélère et les plans se floutent, à l’instar de son esprit dans lequel on efface un à un, les moments passés avec Clémentine. Dans ce film, Gondry invente une méthode à éradiquer les souvenirs. Lorsque Joël apprend que Clémentine l’a effacé de son esprit, il entreprend lui aussi l’opération Lacuna auprès du docteur Mierzwiack. Elle consiste à effacer toutes les traces d’une personne dans son esprit, toutes, jusqu’à la dernière. Mais à mesure que les blessures s’estompent, resurgit aussi la beauté de leur histoire. « Je veux qu’on arrête tout, je veux qu’on arrête d’effacer. Vous m’entendez ? Je veux plus continuer, je veux qu’on arrête l’opération !» Dans cette scène, Joël se retrouve au cœur d’un gigantesque labyrinthe mémoriel : les plans, parfois tournés en arrière, le montrent essayant de lutter non plus contre ses souvenirs et leur poids douloureux, mais pour les conserver – quel qu’en soit le prix. Il nage dans un océan où se mêlent passé et présent, instants chéris et regrets, et entame une lutte contre Lacuna, contre lui-même.

A l’image du film, cette scène nous livre une réflexion sur l’amour, inévitablement lié à la perte et à l’oubli. Gondry questionne la force mélancolique des images qui font – ou ont fait – tout le sel d’une relation. Il propose, à travers la course effrénée de Joël dans sa mémoire, une expérience cinématographique, sensorielle et philosophique qui rappelle au spectateur que si l’on dit « bienheureux les oublieux » – les souvenirs, eux aussi sont lumineux.

Molly Nilsson : Dahlia noire

 “What I feel inside / Although i´m older now
There´s still an emptiness / That´s never letting go somehow. “
Molly Nilsson, 1995

 

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Tout en rêveries contemplatives et en percussions évaporées, l’ovni Molly Nilsson poursuit ses explorations musicales avec « Imagination », un sixième album fidèle à son univers rétro-futuriste. Rencontre avec une étrange créature, tout droit sorti de la dream-pop des années 80.

Iconique

Il y a chez Molly Nilsson quelque chose d’insolent qui ne laisse de fasciner. Hypnotique mais froide, élégante mais lointaine, elle laisse flotter derrière elle – dans les sillons de son long manteau léopard- une essence capiteuse et terriblement grisante. Depuis « These things these times » (2008), la voix de Molly Nilsson essaime des mélodies lentes et ténébreuses servies sur des orchestrations aussi évaporées qu’un ciel berlinois en hiver. Suédoise de naissance, Molly Nilsson s’est installée dans la capitale allemande il y a dix ans pour créer un label, Dark Sky Association avec lequel elle a autoproduit ses cinq albums. Indépendante jusqu’au bout, la chanteuse échappe à toute comparaison – à l’exception peut-être d’Ariel Pink, pour son côté pop édifié sur fond de tristesse contemporaine. Comme lui, Molly Nilsson tire l’écriture vers des chemins mystérieux, entre la balade dreamy et l’ode au synth-wave – ce genre né de la nostalgie des années 80, qui mêle les vieux synthés à des éléments modernes. Chez elle, les textures sont soyeuses et les rythmes, bien que répétitifs, emportent l’auditeur dans des contrées où règne l’indolence. Les mélodies sont sobres, presque naïves, et la voix explore des nuances de blanc sur des synthétiseurs saturés jusqu’à la douceur. Parfois dissonante, Molly a la voix de son physique : grave bizarre et terriblement lunaire.

Lunatique

Justement, c’est un duo avec John Maus, « Hey Moon » qui l’a fait connaître. Mais on oublie souvent d’où vient la chanson et parfois même, seul le nom de Maus reste en mémoire. Pourtant, Molly a déjà cinq albums à son actif, et Zénith, paru en septembre 2015 a déjà tout d’un album culte. A Berlin, elle se produit au Berghain, mais ailleurs, on la retrouve à jouer dans des petites salles intimistes et poussiéreuses. Comme si pour Molly, c’était tout ou rien. Seule sur scène, elle se campe derrière le micro et remue à peine son grand corps de liane toujours vêtu de noir. Elle a des yeux clairs et perçants, des cheveux blond platine et des lèvres couleur framboise écrasée. Elle ne sourit pas, elle rigole très peu : « Dark Sky », finalement, lui va bien. Elle scrute le public d’un air chavirant et essaime quelques anecdotes avec une voix monotone et un ton linéaire. Des histoires de toilettes dans un train, de Whisky Sour, et d’ordinateur (à développer ou préciser). Une obsession sans doute, qui lui a inspiré le titre « 1995 », une ode rétro-futuriste aux années Microsoft. « J’avais dix ans à l’époque, Windows c’est toute mon enfance et j’aime chanter les moments passés, comme les histoires d’amour ratées ». Elle invite une amie saxophoniste à jouer à ses côtés et comme sur la vidéo qu’elles ont conçu toutes deux, l’instrument donne un peu de relief aux mélodies que le côté synthétique rend parfois redondantes. Après une dizaine de chansons choisies spontanément « bon, je vais jouer celle-ci, parce que je n’arrive pas à charger l’autre sur mon ordinateur », Molly s’en va, comme si de rien n’était. Elle ne fait même pas de bis, elle s’en fiche.

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Mélancolique

Molly Nilsson accompagne ses chansons de vidéos bricolées-main sur le mac qui lui fait office à la fois d’orchestre et de meilleur ami sur scène. Entre concours de grimaces -comme dans « Ugly »- et balades berlinoises – on pense à « 8000 Days », ses vidéos nous plongent au cœur d’un univers constitué de nostalgie et de kitsch, de romance et d’humour noir. Pour cette fille de graphiste, l’image est inséparable du son. Manifestement, Molly aime le flou, la nuit, le métro, les formes géométriques et les chats. De déambulations en déambulations, elle nous emporte d’Atlantis à Stockholm, d’Istanbul à Buenos Aires où elle s’est installée en 2014. L’Argentine semble lui réussir : dans sa dernière vidéo, « About somebody », extrait de l’album Imagination (26/05), Molly sourit. Ça lui va bien, à Molly. « On me voit parfois comme une princesse de glace avec les yeux pleins de mélancolie, mais ce n’est pas vraiment ça. » Alors, qu’est-ce ?

On la recroisera plus tard dans le public, son manteau léopard jeté lascivement sur les épaules, une bière à la main. Etrangement proche mais irrémédiablement lointaine, ces mots de Baudelaire épousent à merveille son univers pop-gothique : « en elle le noir abonde ». Et Molly Nilsson, « suspendue au fond d’une nuit » est définitivement à l’image de la lune : « sinistre, mais enivrante ».

« Imagination », sorti le 26/05 chez Dark Side Association.

 

Baal de Christine Letailleur : à consommer avec modération

Avec Baal, Christine Letailleur réactualise la seconde version de la pièce de Bertholt Brecht. Une mise en scène pleine de force dans laquelle élans lyriques et scènes de beuverie s’enchaînent à un rythme infernal.

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« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ! » écrivait Charles Baudelaire dans Petits poèmes en prose (1869).

Jouisseur invétéré, poète maudit, Baal est un personnage intemporel à la croisée du spleen baudelairien et de la fouge rimbaldienne. Désœuvré, il erre à travers le monde flanqué de son fidèle Ekart, Verlaine de pacotille, qu’il maintient fermement sous son emprise. Perfusé au schnaps, Baal bouffe, Baal danse, Baal se transfigure. La pièce doit d’ailleurs à ce programme de débauche son titre d’origine.

Dans cette pièce du dramaturge allemand Bertholt Brecht, l’homme est une bête farouche refusant toute forme d’entrave, qu’elles soient économiques, affectives ou bien juridiques. Baal est fou et se fout de tout. Des femmes qu’il prend et qu’il jette, non sans les avoir prostitué ou engrossé avant, des liens familiaux ou amicaux qu’il bafoue dès qu’il le peut et, plus généralement, de la vie qu’il maudit de ses imprécations lyriques.

« Tuer c’est l’enfance de l’art »

Christine Letailleur met en scène une danse macabre où les personnages se déchirent, corps et âmes. Pour retranscrire au mieux cette violence la metteure en scène a choisit la version originelle, celle de 1919. Ce texte de jeunesse prend la forme d’un long poème dramatique emprunt du chaos d’après-guerre. La pièce évoque les mutations artistiques du poète, signe d’une œuvre et d’un monde en constante mutation.

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Baal. Le poète, mi-démiurge, mi-loque, traverse avec la même haine, viscérale, le même dégoût, les salons de la bonne société, la forêt hostile et le bar où il vient se saouler. L’auteur déchu est incarné avec brio par le comédien Stanislas Nordey, habitué des mises en scène de Christine Letailleur (Pasteur Ephraïm Magnus de Hans Henny Jahn, La Philosophie dans le boudoir de Sade ou encore Hinkemann d’Ernst Toller). Autour de cette figure tutélaire, les autres personnages s’agitent, se violentent puis se saignent dans cette scénographie aux allures de purgatoire. Du corps blanc au ciel violet, les aspirations sont écrasées et les pulsions magnifiées.

Dans cette forme d’agonie généralisée, un cri revient sans cesse. « Baal ! Baal ! Baal ! » hurlent les femmes, victimes sacrificielles d’un Baal vénal et inconstant. Le poète décati fait du corps féminin un bien de consommation parmi d’autres lui qui, pourtant, critique vertement toute forme de matérialisme. En sous-vêtements, en body et porte-jarretelle, ou bien dans le plus simple appareil, les femmes sont sexualisées à outrance et les scènes de viols stylisées. Dans cette pièce, elles ne sont réduites qu’à être un corps … et un cri.

« Vos ventres je les bouffe »

Que Baal nous emballe ou non, la pièce du dramaturge allemand n’en reste pas moins d’une modernité éclatante. Ce texte, d’une violence implacable, fait le récit de l’appétit du monde qui finit par dévorer son héros/héraut. Le poète Baal se mue en un ogre affamé de liberté, broyant les êtres qui lui sont chers afin de satisfaire son propre plaisir. Les aspirations poétiques sont dénuées de toute forme de transcendance. Dans ce monde post-apocalyptique rongé par l’envie et le malheur, Brecht semble intimer que les derniers … demeureront les derniers.

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Dans ce funeste balais où viles tentations et bas instincts s’entrelacent, une seule chose compte : jouir sans entraves. Un mantra qui n’est pas sans rappeler celui de la jeunesse dans la France de 1968. En choisissant un poète comme héros, Brecht a inscrit sa pièce dans une certaine forme d’universalité. Baal est partout et nul part, il est tout le monde et personne à la fois. Ce poète maudit est l’esprit de notre temps, celui d’une société post-moderne qui broie les corps et les cœurs.

« Baal nous fait ressentir la fougue, la violence, le désœuvrement et  les affres de la chair d’une jeunesse au lendemain d’un monde traumatisé par la guerre. Baal, figure du poète maudit, reste cependant sans époque et sans âge. Il est de tout temps. » explique Christine Letailleur. Qu’il s’agisse de conflits armés ou de guerres économiques, une chose est sûr, la jeunesse se retrouve toujours en première ligne. Baal est une ode à la génération No future esclave des visées bellicistes et mercantiles d’une société qui les a abandonné depuis longtemps.

Baal, de Bertholt Brecht (version 1919 dans la traduction d’Eloi Recoing – L’Arche Editeur) mise en scène par Christine Letailleur avec Youssouf Abi-Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Vincent Dissez, Valentine Gérard, Manuel Garcie-Kilian, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut.

Léa Esmery

Mulholland Drive : all is an illusion


Beware, for the web is dark and full of spoilers

Alors que les adorateurs de Twin Peaks célèbrent leurs retrouvailles avec la série phare de David Lynch, la filmographie du réalisateur réinvestit quelques salles françaises dans des versions restaurées. Potemkine Films distribue ainsi Eraserhead et Twin Peaks : Fire Walk With Me les 31 mai et 7 juin, tandis que Mulholland Drive s’est offert une seconde jeunesse le 10 mai dernier chez StudioCanal.

Qui veut la peau de Rita Rabbit ?

Mulholland Drive, l’allée du crime. Une femme aux cheveux noirs (Laura Harring), à bord d’une limousine, semble victime d’un traquenard. Braquée, elle est sauvée in-extremis (si l’on peut dire) par un accident de voiture. Amnésique, blessée, elle se réfugie dans l’appartement d’une vieille dame sur le point de partir. Elle cède sa place à sa filleule Betty (Naomi Watts), une jeune actrice qui rêve de percer à Hollywood. Confuse, elle croit rencontrer une amie de sa tante dont elle n’avait pas été prévenue de la visite. Pour ne pas attirer les soupçons, la mystérieuse femme prend le nom de Rita, en référence à l’actrice Rita Hayworth. Elle est en possession d’une clé bleue et de nombreuses liasses de billets. Les deux femmes se lancent en quête de réponses : qui est réellement Rita ? Que faisait-elle dans cette voiture ? Qu’ouvre donc cette clé ?D’autres événements, en apparence sans lien avec l’intrigue principale, viennent en perturber la linéarité et sèment la confusion dans l’esprit du spectateur : que serait un film de David Lynch sans une intrigue éclatée ? Le réalisateur Adam Kesher (Justin Theroux) voit le casting de son film malmené par des malfrats fort attirés par les bons expressos (des amis de l’Agent Dale Cooper, sans aucun doute) : il est contraint de choisir une actrice inconnue, Camilla Rhodes (Melissa George) pour en tenir le premier rôle… Pendant ce temps, sa femme le trompe avec le père de Miley Cyrus : le début de la descente aux enfers pour le réalisateur, qui verra en Betty, l’espace d’un instant au cours d’un casting, l’actrice parfaite. Malgré un regard de compassion, voire même de béatitude pour Kesher, chacun se retrouve compromis par ses obligations : Betty doit retrouver Rita et Adam n’a pas d’autre opportunité que de choisir Camilla. Betty, sans fioritures contrairement à une Camilla Rhodes dont l’allure semble fausse au possible (pomponnée à l’excès, l’actrice joue une scène musicale en playback), semblait pourtant si parfaite aux yeux d’Adam… Peut-être est-ce bien là tout le problème de l’intrigue.

Une fois Betty et Rita parvenues au Silencio, ce club où apparaissent furtivement les interprètes de Laura Palmer et Ronette Pulaski, l’intrigue tend vers une résolution que le spectateur se doit de questionner : tout ce que nous aurions vu jusqu’à lors n’aurait été que le fruit d’une illusion. Le cadavre de Diane Selwyn, que Betty et Rita trouvent dans une maison d’apparence abandonnée, ne serait autre que la véritable identité de la jeune actrice aux cheveux blonds, tombée dans la dépression après l’échec de sa relation amoureuse avec Camilla Rhodes, la véritable Rita. Le dernier tiers de Mulholland Drive plonge son spectateur au cœur de la folie de son héroïne, qui s’est créé son alter-ego idéal en glanant des détails ça et là. Betty ? Le nom d’une serveuse. Ce tueur à gages maladroit (Mark Pellegrino) dont les actions perturbent la narration ? C’est celui que Diane/Betty a recruté pour tuer Camilla/Rita. Prise d’hallucinations de plus en plus violentes, Diane met fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête…

Le mystère de la boîte noire

Mulholland Drive fait partie de ses œuvres qui se regardent en plusieurs fois. Pour mieux en cerner l’esprit acerbe et cynique, propre à l’univers lynchéen : tout comme dans sa série Twin Peaks, David Lynch brouille les pistes auprès de son spectateur et mélange les genres. Les malfrats qui s’attaquent à Kesher font basculer l’intrigue dans le thriller, mais aussi dans la comédie (difficile de ne pas refouler une crise de rire lors de la scène du café, ou face à l’acteur ô combien misogyne face à qui Betty joue une scène) ou l’érotisme (quand Betty et Rita s’abandonnent l’une à l’autre). Avant la séquence du Silencio, dont l’onirisme laisse béat et rappelle inévitablement les scènes de la Loge Noire de Twin Peaks, tout ne serait donc qu’un rêve ? De quoi mieux comprendre l’ordre quasi aléatoire des séquences, ainsi que cette toute première séquence musicale fantasmagorique.

Cette double identité ne serait-elle pas également une réflexion métaphorique à propos de l’œuvre elle-même ? D’abord conçu comme un pilote de série à destination des chaînes du groupe ABC, Mulholland Drive n’a pas convaincu ses dirigeants. C’est sous l’influence d’Alain Sarde et Pierre Edelman de StudioCanal que Lynch a pu réécrire, réinventer et tourner de nouvelles scènes pour son œuvre, devenant ainsi un long-métrage à la fin actée. Le cadavre de Diane Selwyn ne serait-il que celui de la première version de l’œuvre, tandis que Betty en incarne le renouveau ? Les malfrats cherchant à imposer une actrice inconnue pourraient-ils être le miroir de ces critiques envers Naomi Watts et Laura Harring, jugées trop vieilles pour leurs rôles respectifs ? En 2001, à l’heure où les films dans lesquels les personnages principaux féminins sont moins d’être légion, David Lynch fait face à la dictature hollywoodienne du « jeunisme » : encore aujourd’hui, les on estime que seulement 28% des personnages principaux de longs métrages sont des femmes (entre 2007 et 2013). Lynch passerait ainsi le test de Bechdel haut la main : ses deux actrices principales sont ensemble et discutent d’autre chose qu’un homme ! La scène de casting de Betty dénonce par ailleurs tout le cynisme de l’industrie, dans laquelle la femme est réduite à l’état d’objet du désir. Et après tout, ce sont des femmes qui cherchent à la tirer de cette situation en lui promettant une bien meilleure carrière…

StudioCanal n’a eu aucun inconvénient à garder le casting initial, facilitant ainsi le tournage de nouvelles séquences à l’année 2000 – et non un tout nouveau film. L’expérience de Lynch avec les producteurs français a porté ses fruits, puisque le réalisateur a notamment bénéficié d’une aide du CNC afin de développer la troisième saison de Twin Peaks. Coïncidence : Canal+ la diffuse en exclusivité. Pourquoi changer une équipe qui gagne ?

Gabin Fontaine

Chapter One : He adored New York City

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L’Île de Manhattan a-t-elle changé dans les presque quarante années qui nous séparent aujourd’hui de la sortie du film de Woody Allen ? Un simple coup d’œil à sa skyline nous indique que oui. Pourtant, son identité visuelle au grand écran est toujours aussi présente. Si le réalisateur new-yorkais a délaissé sa ville depuis plusieurs films maintenant, Manhattan a laissé une emprunte en noir et blanc indélébile sur la pellicule qui compose notre imaginaire filmique commun. À l’occasion de sa ressortie en salle, retour sur un film manifeste d’un genre avec lequel il n’a plus grand-chose à voir.

Manhattan, pourtant comique et romantique, s’inscrit difficilement dans ce qu’on désigne aujourd’hui par comédie romantique. Plus exactement, c’est l’articulation entre ces deux éléments qui le distingue des autres films que l’on associe au genre. Tout l’humour de Quand Harry Rencontre Sally, par exemple, repose sur la connaissance du dénouement amoureux. Le film amuse, car le spectateur sait que malgré leurs multiples chamailleries, Harry et Sally finiront ensemble. Un artifice narratif caractéristique du genre, totalement absent du film de Woody Allen. Si Manhattan fait rire, c’est bien à cause de l’incapacité de ses personnages à se conformer à un quelconque idéal de romantisme,. Isaac, Mary, Yale et Jill, chacun est l’incarnation d’un échec en matière de relations amoureuses. Loin du film d’amour, Manhattan reste un film sur l’amour, l’amour qui aurait dû, mais qui n’a jamais pu. Le romantisme de ses personnages est exalté, un idéal auquel aucun d’eux n’est vraiment prêt à se consacrer.

Ce constat, cohérent au « sous-texte » du film, est exposé de façon très claire dès le monologue d’introduction. Dans cette séquence d’ouverture filmée comme un plan de clôture, Isaac-Woody Allen dénonce une prétendue décadence de la culture contemporaine, pour la contraster immédiatement avec ses prouesses sexuelles. Une juxtaposition qui permet d’introduire au spectateur son personnage comme l’illustration de ce qu’il dénonce. La décadence décrite n’est pas celle des valeurs, mais celle du temps. Woody Allen a trouvé dans Manhattan une façon habile de mettre en scène son irrémédiable névrose de la mort et de sa propre temporalité. Sous couvert de (d’im)maturité, les personnages « adultes » du film rejettent toute pérennité dans leurs relations tout en intellectualisant leurs problèmes. De l’aveu même d’Isaac, le film est une « short story about, um, people in Manhattan who, uh, are constantly creating these real, uh, unnecessary, neurotic problems for themselves ’cause it keeps them from dealing with more unsolvable, terrifying problems about, uh, the universe. » Immatures et égoïstes, les personnages ne sont pas pour autant détestables. Bien qu’engendrée par leurs caprices, la douleur qu’ils ressentent est bien réelle et rappelle celle d’un jeune enfant confronté à ses propres contradictions. Le jeu de Woody Allen en est un parfait exemple dans la dernière scène, lorsqu’il demande à Tracy d’abandonner son projet de comédienne pour rester avec lui, alors que la perspective d’attendre quelques mois lui est tout à fait inconcevable.

S’ils sont incapables de s’ancrer dans une quelconque temporalité, les personnages existent nécessairement dans leur rapport à la ville de Manhattan. Pour filmer la métropole, Woody Allen a fait appel à Gordon Willis, réputé pour son travail de directeur de la photographie dans la trilogie The Godfather. Son talent pour capturer la vie américaine est encore ici manifeste. Si dans les films de Francis Ford Coppola chacun des plans est composé à la manière d’un tableau pour renforcer la prestance des personnages, l’objectif est ici inverse. Il y a quelque chose de très pudique dans la façon dont sont filmés les moments d’intimité entre les personnages. Souvent, des conversations entières se déroulent hors caméra, alors que notre regard se porte sur la ville. Les scènes de la calèche et du planétarium illustrent bien cette réserve face à la sentimentalité. Ils portent également cette idée récurrente chez Woody Allen selon laquelle les relations n’existent qu’en fonction de la ville dans laquelle elles se forment, à défaut de se sceller dans la durée.

C’est là certainement l’héritage le plus conséquent que laisse Manhattan aujourd’hui, mais pas nécessairement au cinéma. C’est désormais bien plus dans les séries télévisées que l’on retrouve ce cadrage à la fois individuel et urbain typique de son cinéma « d’auteur ». Si la comédie romantique est un genre qui peine à se renouveler au grand écran, elle trouve un second souffle allénien dans des séries comme Master of None (Netflix) et Girls (HBO). Que ce soit Aziz Ansari ou Lena Dunham, on retrouve quarante ans plus tard cette même confrontation du créateur-auteur à sa métropole. La ville reste Broadway : ce lieu fixe dans lequel les décors se transforment perpétuellement pour mieux donner vie à des relations amoureuses dont l’identité restera toujours new-yorkaise.

Emilien Maubant