Reportage : L’Albanie exposée à la mairie du Ve

« On m’avait décrit l’Albanie comme un pays pauvre, où les gens circulent en charrettes et où toutes les filles sont entièrement voilées. Pourtant quand je suis arrivé là-bas, en lieu et place des charrettes, j’ai vu défiler des Bentley et toutes les filles se promenaient en minijupes »

Pas sûr que l’anecdote de l’adjoint au maire du Ve arrondissement plaise réellement à l’ambassadeur albanais qui se tient à ses côtés. Pourtant, changer la vision que les Français ont des Albanais, c’est aussi le but de ces Temps Forts de l’Albanie en France à l’occasion desquels se déroule l’exposition inaugurée le 6 octobre à la mairie du Ve, consacrée au peintre Gazmend Leka.

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Sfinksi (Sphinx), 2013

Instaurés en 2016 par la ministre de la Culture française Audrey Azoulay et son homologue albanaise Mirela Kumbaro, les Temps forts de l’Albanie en France ont déjà été prétextes à plusieurs événements, comme la remise des insignes de Commandeur de la Légion d’honneur à l’écrivain Ismail Kadaré. On peut mesurer l’importance d’un tel geste en se rappelant que la France n’a pas signé d’accords culturels avec l’Albanie depuis 1988. Plus qu’une simple manifestation culturelle, l’exposition consacrée à Gazmend Leka s’inscrit donc dans une vraie démarche de reconnaissance et de valorisation de la culture d’un pays avec lequel la France entretient des liens forts, alors que l’Albanie est encore très stigmatisée dans l’imaginaire collectif. Les relations culturelles entre les deux nations ne vont d’ailleurs pas s’arrêter là puisque les Temps forts de l’Albanie en France se poursuivent jusqu’au printemps prochain.

Une Mercedes luxueuse garée à l’entrée, des vestes haute couture, des castafiores qui déambulent entre diplomates et représentants d’instances culturelles : un rapide coup d’œil à l’assemblée suffit à constater que la majorité est venue davantage par intérêt pour les relations mondaines que par curiosité pour la peinture albanaise. L’adjoint à la culture de la mairie, l’ambassadeur d’Albanie et le peintre récitent le discours politiquement correct de rigueur, se remercient les uns les autres pour leur présence et insistent sur les rapports privilégiés de la France et de l’Albanie. Puis on se jette sur le buffet. Entre deux petits-fours, la rencontre avec l’écrivaine Manou Chintesco, auteur de romans de vampires, vient briser l’atmosphère ampoulée de ce début de soirée.

« Je ne suis là que pour vérifier ce que le traiteur fait est bon, j’ai fait appel à lui pour mon mariage le mois prochain » . Et la peinture? « Il n’y a pas que des croûtes, contrairement à 80% des vernissages parisiens » . Les œuvres ne font certes pas l’unanimité : « ses toiles se ressemblent, elles sont assez tristes » regrette une jeune femme. Pourtant, on croise aussi de vrais amateurs de peinture, comme cette passionnée, elle-même peintre, qui se réjouit de la qualité de l’exposition.

Le choix de présenter les œuvres de Gazmend Leka à l’occasion des Temps forts de l’Albanie en France semble assez naturel. Du haut de ses soixante printemps et de ses 4000 œuvres produites, il est l’une des figures majeures de la peinture de son pays. Récompensé par plusieurs prix nationaux au cours de sa carrière, ses toiles sont exposées à la Galerie nationale des arts à Tirana. Par ailleurs, le peintre revendique une francophilie très prononcée, bercé par les grands artistes de l’hexagone. « Quand j’étais étudiant, se souvient-il, j’ai eu de nombreux amis français, avec qui j’ai passé beaucoup de temps à converser » . Les « amis » qu’il évoque ne sont autres que Victor Hugo, Alphonse Daudet, Gustave Flaubert, ou encore Marin Marais, Jacques Brel, Jean Gabin, Gérard Philipe. « Je veux donner en retour l’énergie qu’ils m’ont donné il y a des années maintenant » . L’homme est donc ravi de pouvoir exposer ses toiles en face du Panthéon, où reposent nombre de ses « amis » .

Les quarante toiles exposées, huiles et acryliques, révèlent une grande cohérence entre elles, signe de la maturité de leur auteur. Presque monochromes, les aplats de gris sont simplement rehaussés par quelques touches de couleur. On y retrouve des motifs récurrents : des constellations, des formes géométriques, mais aussi des objets à forte valeur symbolique, comme le pied, la pomme, l’œuf… Il faut dire que la peinture de Gazmend Leka est nourrie de mythologie. D’abord la mythologie albanaise, mais aussi grecque, égyptienne, biblique… A travers elles, l’artiste recherche des archétypes qu’il traduit dans sa peinture. « Le langage artistique est un langage archétypal » . Il parvient ainsi à faire le lien entre des éléments mythologiques et les phénomènes actuels, car « ce sont les archétypes qui font les phénomènes » . La peinture de Leka cherche donc à sonder les profondeurs secrètes de l’être ; c’est une oeuvre métaphysique où l’invisible devient visible.

Simon Le Goff et Erwan Duchateau

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