Gilles Dor, pépite du net

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Gilles Dor est un artiste proche de son public. Un peu trop proche. Suivi par plus de deux-mille deux cent fidèles, son rapport aux réseaux sociaux illustre bien ce schisme entre la génération Y et la génération Club Dorothée. Génération dont Gilles Dor est l’épigone connecté. Enclin à transposer les rythmes easy-listening de la musique populaire des années 1980 dans la scène web actuelle, cet auteur cristallise le lien entre deux cultures au gré de morceaux cryptiques, critiques et vulgaires (Vodka Orange, Blanc sans le n ça fait black, Manger sur l’eau, Il te prend pour une Barbie). A contrario d’un Joueur du Grenier nostalgique, Gilles Langoureau, de son vrai nom, s’essaie à transporter avec la plus troublante sincérité sa vision de l’art dans le monde moderne. Il n’en altère pas pour autant la portée intrinsèquement kitsch, suscitant railleries et sarcasmes. Un portrait qui n’est pas sans rappeler le cas du cinéaste médiocre Ed Wood, le roi du nanar, ces « mauvais films sympathiques » dont raffolent les amoureux de déviances filmiques… Ou encore celui de Shooby Taylor, jazzman aux vocalises expérimentales, incendié lors d’un concert au prestigieux Apollo Theatre mais entré in fine dans la postérité grâce à son affligeant manque d’oreille musicale.

Attention les yeux

C’est à travers sa page Facebook que le parolier campinois (habitant de Champigny-sur-Marne) entretient la ferveur de son public. Galvanisant les foules virtuelles au gré de (très) récurrents statuts, Dor joue au « spameur » et fait rimer autopromo et ego. Sans label, il interpelle directement ses fans. Il les incite à partager ses œuvres ad lib. Son mésusage des outils modernes de communication, à mettre sur le compte de son âge avancé, témoigne d’une touchante naïveté qui n’a d’égale que sa volonté de « faire du fric »… pour paraphraser l’un de ses tubes. Gilles Langoureau possède une page Facebook privée mais a choisi de rendre toutes ses publications publiques. Il est également titulaire d’une page fan intitulée « Gilles Dor artiste peintre » (382 likes). Ses réparties y sont aussi surréalistes que son style pictural, influencé (dit-il) par Dali.

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(In)conscient de son empreinte numérique, le mélomane offre au tout-venant son numéro de téléphone portable, son mail et son adresse, tout en se tenant à distance de ses fidèles en faisant fermer une fan-page Facebook. Les « brigades langouriennes » pastichaient en effet son ton et ses envolées. Il incarne à lui seul le vidéaste moderne et ses contradictions, tiraillé entre philosophie du self-made-man et gestion de l’image calquée sur les majors. Avec une moyenne de vingt-mille vues par vidéo, ce poète capable de dérapages incongrus (Liberté, égalité, fraternité, sodomisé) comme de tracts militants (Apartheid tout le Mandela, hommage à Nelson Mandela) est à la fois un has-been et un créateur sensiblement adéquat au Zeitgeist… Cet air du temps que l’on résume par un bête acronyme : LOL.    

Catchy

Emblématique de la culture « 2.0 », Dor semble effectivement conscient du changement de paradigme induit par le web social : la démocratisation d’un humour ironique au double niveau de lecture. En témoigne depuis 2004 la prolifération des « Youtube poops ». Ces « pépites caca » (dixit Libération) désignent des montages très serrés d’extraits d’émissions, de séries télévisées ou de films populaires, successivement compilés en un but de détournement parodique. Les « YTP » repoussent les limites du bon goût et exploitent à l’image des cadavres exquis le décalage, l’absurde et le nonsense.

Autant d’éléments perceptibles à travers l’esthétique ringarde des productions de Gilles Dor, la qualité aléatoire de ses jeux de mots et l’étendue de ses trouvailles formelles. Celles-ci évoquent les montages visuels viraux générés par les internautes sur les forums de discussion. Ces mêmes amateurs de dérision numérique édifient en figure culte ce troubadour des temps modernes clamant avec second degré le port du voile, les attentats de Charlie Hebdo, la loi El Khomri, le mandat de François Hollande ou les conflits politiques en Tunisie. Les soubresauts de voix de l’artiste, la gratuité de ses provocations, le choix de sujets polémiques et sa vulgarité de langage feraient-ils de Gilles Dor le « troll » parfait ?

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Individu perturbateur aux intentions flottantes qui s’insinue sur les forums de discussion afin de s’exprimer confusément au sujet de thématiques controversées, le troll fait état d’un comportement volontiers instable et insultant. Susceptible de provoquer l’indignation et l’énervement. Humoriste pour la chaîne américaine Comedy Central, l’autoproclamé troll Kenneth McCarthy (ou KenM) définit le modus operandi du « troll » à la manière d’« une forme d’art, consistant à transformer un espace toxique en quelque chose de drôle ». Ainsi agit Gilles Dor,  déformant les tensions de l’actualité par le prisme d’une verve rigolarde de chansonnier. La journaliste Camille Gévaudan concluait son analyse des « YTP » par ces mots : « après quelques heures de visionnage, on a le cerveau fondu, les joues endolories d’avoir pouffé, mais la nette impression d’avoir trouvé l’essence ultime de YouTube ». Et si Gilles Dor incarnait une partie de ce « dark » web potache, qui ne prend sens qu’à travers le regard distancié du spectateur ? Réponse au prochain clip-video…  

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