Les curieuses nocturnes : quand le musée d’Orsay ravive la flamme de l’art pompier

Par Inès Boittiaux et Camille Lechable

Ce soir, au sixième coup de l’horloge, le Musée d’Orsay enfile son habit de soirée. Jusqu’à 22h, les élèves de l’Ecole du Louvre présentent un art souvent disqualifié, celui des peintres « pompiers ». Prenez garde à l’ouverture des portes, les nocturnes entrent en gare.

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Sous son célèbre cadran doré, l’ancienne gare du 7e arrondissement de Paris s’agite et les curieux se bousculent parmi les œuvres de la fin du XIXe siècle, ces chefs-d’œuvre qui se tiennent depuis 1986 à la place des quais et des montes charge pour bagages dans la nef centrale. Pourtant le bouillonnement est le même que celui que connaissait le grand hall durant la Belle Epoque. Et pour cause, le musée d’Orsay promet ce soir un grand départ où tous les voyageurs sont conviés : partir à la (re)découverte de l’art pompier et de ses canons bien longtemps jugés trop lisses et « kitch ».

Voyage au bout du kitch

« Tu devrais t’avancer plus vers les gens… » conseille un jeune homme à sa camarade intimidée de l’Ecole du Louvre. Ces étudiants se font médiateurs le temps d’une soirée pour décrypter, devant un public avide et éclectique, quelques peintures « kitch » du musée. Affublés d’un tee-shirt rose fuchsia, ils sont en tout une quinzaine à aiguiller notre trajet, tels des chefs de gare avisés, plus ou moins stressés. Pour beaucoup, c’est une première expérience.

Le public quant à lui, enchanté par l’atmosphère hors du temps qui règne dans la nef, circule de tableau en tableau, de station en station. Premier arrêt Thamar d’Alexandre Cabanel, un tableau orientaliste peint en 1875 d’après les renseignements de Julie et Mathilde, un plaisant binôme qui tente par leurs explications et leur sourire de redorer le blason de cet artiste dont la reconnaissance est aussi aléatoire que malmenée par les spécialistes. Cette défense semble tenir à cœur à Mathilde qui, les poings serrés, s’exprime sur la puissance dramatique du sujet et son traitement pictural : « la pauvre Thamar, déshonorée par Amnon, pleure sur les genoux de son frère ! ». Julie, qui endosse pour la première fois le rôle de médiatrice, est plus timide. Le public se rapproche d’elle pour mieux entendre ses explications tandis qu’elle s’excuse de ne « pas avoir la voix qui porte ». Bien qu’impressionnante, cette peinture ne semble pas être le clou du spectacle. « Allez voir les Oréades, là c’est vraiment kitch » nous confie les deux jeunes filles en indiquant le chemin à suivre.

Sur le trajet, un garçon au brushing impeccable et qui porte plutôt bien son uniforme rose, attire du monde face à la toile qu’il présente, un Persée de Joseph Blanc, avec une pédagogie bien à lui, essayant de faire deviner les mots clés au public, tel un animateur de jeu télévisé : « le peintre étudia en Italie grâce au prix de… ? De… ? » Personne ne trouve la réponse. Qu’importe, il s’agit du Prix de Rome.

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Transporté par un épisode mythologique aux airs de « série b américaine » comme il le définit, il se surprend à mimer un homme musclé, certes moins convaincant que celui représenté sur le tableau. Un couple amusé semble cependant apprécier autant sa performance que cette grande huile sur toile. « C’est quand même léché » conclut la femme, le visage plein d’approbation.

La Traviata façon street-opéra

Le voyage continue dans les salles un peu plus reculées. Un copiste, les cheveux blancs rassemblés en une queue de cheval, mouchoir rouge dans la poche de son veston, met son pinceau en action devant L’Odalisque allongée de Benjamin Constant. Lunettes rectangulaires sur le nez, il prend du recul, regarde sa toile, analyse l’original avant de se replonger dans son travail, comme un escrimeur en plein duel. Face à ce combat, une touriste s’évente avec le dépliant de la soirée tandis que d’autres épuisent leur smartphone en photographiant l’artiste au charbon. Chacun y va de son petit commentaire : « Mais…pourquoi il a mis du vert ? » s’interroge discrètement une spectatrice incrédule en parlant de la tâche pistache qui dégouline sur la poitrine de la déesse diaphane. Non loin de là, une jeune femme demande discrètement à sa voisine « Mais…il y est depuis combien de temps ? ». « Trop de mise en abîme » rigole une autre. Le peintre, imperturbable dans ce climat sacrément perplexe bien qu’admiratif, redonne une touche de vert à cette femme au corps inachevé.

Soudain, un mouvement attire l’attention vers le hall central. Parmi l’agitation, Clément, jeune étudiant en architecture fraîchement débarqué à Paris, semble un peu perdu. « Je n’ai pas beaucoup de notions en histoire de l’art. A part les classiques, quoi. » Celui qui admet volontiers ne rien connaître à l’art pompier se dit rassuré par le concept ; « Je suis rassuré par l’idée d’un fil conducteur » glisse-t-il avant de s’excuser et de s’éclipser. Il est 18h50, le « street-opéra » comme il était promit dans la brochure, s’installe face à la sphère de Carpeaux. Le public pressé ne sait pas trop où s’installer, « on s’assoit sur une œuvre » tente un petit malin. Vivement, l’orchestre s’anime. Les retardataires s’agenouillent derrière le marquage au sol en scotch jaune et noir tracé sur le marbre. Le 7e coup de la grande horloge résonne, ouvrant le premier acte de la célébrissime  Traviata. « La fête » commence. Une cantatrice aux allures de statue de marbre prend place sur son piédestal, une bouteille de Badoit rouge à la main assortie à ses escarpins et son loup. Une soirée arrosée et incongrue s’invite dans cette gare qui semble ce soir peuplée d’âmes vagabondes qui n’auraient jamais arrêté de festoyer. Certaines restent néanmoins à l’écart de cette allégresse nocturne, comme cette jeune fille croquant une sculpture de Carpeaux. Elle, personne ne la regarde.

 

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