Isiko et l’art temporaire

L’art est sur le point d’être numérisé. Des milliers d’oeuvres au travers d’un écran et pourquoi pas un musée depuis chez soi, tel est le projet des protagonistes de ce transfuge culturel. Une équipe de dix étudiants français de l’école d’informatique Epitech nous présente son utopie,arrivée en tête des Epitech Innovative Project. Isiko – culture en zoulou – propose des visites d’expositions en version virtuelle qui pourraient démocratiser bon nombre de concepts sous l’ère du numérique.

Emotions, sensations, avenir de la culture ou culture de l’avenir, tout porte à croire que l’hérésie se heurte au progrès. L’incendie des Tuileries en 1871 n’est qu’une tragédie supplémentaire, emblème révélateur du caractère éphémère de l’art, légende significative du sort potentiel de la culture. L’art est-il un agrégat de connaissance ? La connaissance est-elle un fragment d’art ? Certains murmurent que l’art doit être figé dans le temps, d’autres répondent que sa mortalité hypothétique et incalculable définit son essence. Pour les membres fondateurs du projet Isiko, confisquer le sablier de la culture relève de l’évidence. Isiko pourrait peu à peu s’implanter dans le subconscient des adeptes et des non-initiés. A l’aune des avancées techniques et technologiques du siècle présent, le projet se veut transcendantal, il cherche à bousculer les modes d’accès, nier l’espace et les classes sociales. Malgré des possibilités infinies, Isiko ne fait pas consensus, Isiko attise le débat, en cela l’innovation est intéressante.

« Notre projet n’est pas un substitut c’est une opportunité »


Le monde de l’art n’est pas pour. Il s’y oppose et, naturellement, plusieurs institutions se
sont montrées intéressées par le projet. Un véritable sacrilège pour les puristes éperdus, petits princes rêveurs qui arpentent les musées, poursuivant les lignes d’aquarelle à la recherche d’une dose de Koons. Face au clivage, les commissaires d’expositions répondent logiquement « pourquoi pas ? » Si une visite virtuelle n’incite pas les gens à se rendre au musée, elle incite au moins à observer l’exposition, l’affluence des musées n’est pas au beau fixe. David Akopian nous en dit plus sur Isiko : « Nous voulons proposer un projet qui s’adresse principalement aux boulimiques de culture et ainsi immortaliser un patrimoine culturel avec la technologie du virtuel. Certes ce n’est pas la même expérience et c’est la principale critique des adeptes des visites traditionnelles mais c’est un premier pas vers une relation entre l’art et le numérique. Notre projet n’est pas un substitut c’est une opportunité ». Les étudiants d’Epitech visent le statut d’entrepreneur avec leurs projets. Etendu sur trois ans il s’agit dans un premier temps de promouvoir l’école au sein d’une dimension compétitive et, dans un second, de participer à la création de différentes startups au sortir de leurs études. Avec l’année 2019 pour échéance, leur esquisse d’entreprise se distingue déjà par l’organisation de trois pôles distincts : un pôle technique, un pôle relationnel, un pôle management. « L’avantage c’est que nous nous
entendons vraiment bien et nous n’avons pas peur de nous dire les choses quand ça ne va pas malgré nos parcours et intérêts différents » nous explique Jonas Levoyer. « Isiko n’était pas notre première idée. A l’origine nous travaillions sur une armoire connectée puis nous nous sommes orientés vers une table tactile de modélisme avant de chercher à développer un jeu vidéo, simulateur géopolitique pendant la Révolution française. Isiko est une sorte de Netflix des musées, une bibliothèque de culture version 2.0. Notre brainstorming a finalement valorisé l’innovation.»

Si la Fondation Cartier et La Maison de Victor Hugo se sont montrées intéressées par le
projet, la problématique principale réside dans la recherche de partenariats. Malgré une dimension technique optimale, l’objectif s’oriente surtout vers l’obtention monétaire via une plate-forme de paiement, les tarifs des expositions seront évidemment indexés. Par la suite, l’équipe pense à la création de bande-annonce d’expositions mais surtout au développement d’Isiko sur casque de réalité virtuelle.

« Il faut vivre avec son temps »


Si Isiko a pour fonction d’ouvrir les expositions temporaires à un nouveau public qui
manque de temps ou n’a pas la possibilité de se déplacer, de son côté, le ministère de la culture voit rouge et se plaint de la numérisation de la culture. En effet, la fréquentation croissante des musées se heurte à un paradoxe de taille : les jeunes ont déserté ces lieux. Par ailleurs, l’analyse des données de fréquentation des musées de France collectées ces cinq dernières années montre une consolidation du seuil des 62 millions d’entrées franchi en 2012. En dépit de la proclamation de l’Etat d’urgence qui a interféré sur les loisirs des français et le rythme des sorties scolaires, le climat de peur exprime la désertion des touristes mais pas la totalité du découragement. L’exigence et l’austérité croissante de certaines expositions peu en partie exprimer le manque d’intérêt des visiteurs nationaux à l’image des monographies sur Mona Hatoum, Hervé Télémaque ou Dominique Gonzales Foerster au Centre Pompidou. L’intérêt pour le projet dépend finalement de l’âge des visiteurs. Pour Hugo, élève de troisième croisé aux abords du Centre Pompidou : « Il faut vivre avec son temps, au moins je ne suis pas obligé de me déplacer.» Cette vision est évidemment sujette à débat, le plus jeunes ne voient que rarement le musée comme un lieu digne d’intérêt lorsque les expositions ne sont pas ludiques. L’ouverture au numérique pourrait ainsi les initier différemment à la culture. D’un point de vue conceptuel, la réserve principale demeure dans la perte sensationnelle relative au virtuel, au manque de sensation. Romain, 42 ans nous donne son avis « Dans un fauteuil chez soi, il n’y a pas d’expérience esthétique. Certes Isiko est une aubaine pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer mais personnellement, j’ai besoin de faire le tour de l’oeuvre, en vrai, d’en comprendre la matière sans la toucher. Malgré l’innovation, il y a une forme de dénaturation de l’oeuvre. » Cette vision critique du numérique est redondante lorsque l’on interroge les visiteurs à propos d’Isiko. Chloé et Clément, documentalistes en Histoire tentent de résoudre le problème qui viendrait, en réalité, de bien plus loin. Selon eux, il s’agit d’intensifier les partenariats entre la province et la capitale, qui serait assez fou pour critiquer la décentralisation culturelle. Malgré tout, le numérique est une excellente idée s’il n’est pas utilisé à mauvais escient. L’unicité d’une oeuvre est son coup de pinceau. Le numérique n’est que le reflet d’une image. « L’aspect sacré de l’oeuvre intervient dans son unicité et l’irréversibilité de sa perte potentielle. Pour moi, leur projet n’est ni une menace ni la solution à tous les problèmes de l’art, il faut simplement l’entendre comme paramètre auxiliaire. »

« Isiko permettrait de comprendre le travail du commissaire d’expo »

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C’est avec l’arthérapeute Marie-Laure Colrat que nous tentons de comprendre les enjeux
de ce projet. Malgré un regard sceptique Isiko serait pour elle une bonne source d’information et permettrait de comprendre l’ensemble du travail des commissaires d’exposition, les liens entre les œuvres les unes par rapport aux autres car il s’agit d’entreprendre une réelle compréhension de l’espace. C’est en abordant le rapport entre l’image et le matériau que naît sa frustration : « Jamais je ne pourrais avoir la même qualité relationnelle avec une oeuvre virtuelle, c’est dommage, ça risque d’inciter les gens à ne pas voir les expositions. Si le projet sort après les expos et pas pendant alors oui c’est une bonne idée.» En dépit d’une vision critique du numérique, les visites d’expositions virtuelles entreprennent une démarche avant-gardiste et amènent à se questionner sur le caractère éphémère de l’art et sa démocratisation. Les vénérables prétentions oxydées affrontent l’insouciance d’une jeunesse robotisée mais pragmatique. Finalement, en plein ère du numérique, avons-nous le choix ?


Alexis THIBAULT

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