Room 237 : le Kubrick’s Cube

Rodney Ascher nous invite à vivre une expérience.

Son meilleur court-métrage, le faux documentaire The S From Hellfaisait resurgir nos peurs enfouies d’enfant sous la forme d’un banal jingle télévisé, celui de Screen Gems.

Un générique vintage faisait office de relique maudite, vectrice de tous les traumatismes, à l’instar du brouillard cathodique de Poltergeist.

Room 237 prolonge cette conception de l’écran comme projection directe de notre inconscient. Et si cet effroi de gamin que l’on a tous un jour vécu était celui de Danny, le protagoniste de The Shining ?

Dans sa Room 237, Ascher réunit les théoriciens du complot les plus allumés afin de les faire disserter sur le classique de Stanley Kubrick, son labyrinthe, son Jack Nicholson as de la hache et sa fameuse ombre d’hélicoptère. Non pas pour percer le mystère de cette pyramide pop mais pour démontrer qu’une œuvre appartient avant tout à son public – un certain George Lucas pourra en témoigner – du moment qu’elle est « ouverte », c’est à dire « interprétée de différentes façons sans que son irréductible singularité en soit altérée » (dixit Umberto Eco).

Le « Kubrick’s Cube » que manipule Ascher est un jeu pour fanboys, zinzins érudits susceptibles de dévoiler en chaque plan un Minotaure, une érection, la métaphore du génocide des Indiens d’Amérique, un rejet vers l’Holocauste, ou encore un enjambement sur la conquête spatiale (room/moon). Consacrer un long-métrage à l’Hôtel Overlook se révèle être un exercice de style aussi proche de l’exégèse (cinématographique) que de l’analyse, ce terme issu du domaine psychiatrique.

Car Shining n’est autre qu’un objet thérapeutique. Il reflète les obsessions, tourments, fétichismes, malaises, souvenirs de ceux qui osent le regarder de trop près. La culture populaire à l’instar du périple de Jack Torrance est-elle un voyage intérieur, une Red Room à la David Lynch ? C’est ce que démontre le cinéaste en nous dépeignant nous, spectateurs, comme les auteurs illégitimes mais indissociables de l’oeuvre, de sa polysémie vertigineuse et de son aspect atemporel. Et tant pis si certains préfèrent l’ironie…

Jusqu’aux théories les plus farfelues, la pop culture s’assimile à la synesthésique – ce phénomène psychologique traduisant la combinaison d’impressions sensorielles diverses chez un même sujet. Le cinéma permet cette « perception simultanée » à travers laquelle le spectateur enrichit selon sa propre sensibilité un même film de dix visions différentes.

The Nightmare, le second « documenteur » de Rodney Ascher, développe ce principe. La fiction ne cesse d’y parasiter le réel – et inversement. Fausse étude médicale d’une pathologie (la paralysie du sommeil) mais véritable captation d’un quotidien fantasmé, à mi-chemin entre Les griffes de la nuit et la Trilogie de l’Apocalypse de John Carpenter, ce « cauchemar » démontre que l’angoisse est avant tout celui…du cinéphile qui est en nous. Ce néo-cinéphile qui, insomniaque, passe ses nuits sur les threads Reddit.

Extension de la salle obscure (celle du cinéma), la « room 237 » est une chambre noire : comme au cours d’un processus photosensible, le spectateur y développe à l’envi ses instantanés cérébraux. Bercé par une musique aussi électronique qu’hypnotique.

Clément Arbrun

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