American Honey : une étoile de plus au drapeau ?


American Honey, Prix du Jury à Cannes, signe le retour d’Andrea Arnold huit ans après le remarqué Fish Tank. La cinéaste britannique change désormais de continent et s’attaque au versant sombre du rêve américain à travers le portrait d’une jeunesse désabusée et franchement paumée. Star (Sasha Lane), adolescente du Midwest, abandonne son petit copain alcoolo, drogué et violent – le profil parfait du bon gros connard – après avoir rencontré une troupe d’adolescents qui vagabonde de ville en ville au gré de leurs propres règles.

À la tête de cette bande figurent les deux seuls acteurs connus du grand public : l’inénarrable Shia LaBeouf (« he will not divide us! ») et la star montante Riley Keough, héroïne de la série The Girlfriend Experience et aperçue dans Mad Max: Fury Road. Les autres membres du groupe sont essentiellement des inconnus, y compris Sasha Lane pour qui il s’agit de son premier rôle au cinéma – la jeune femme ayant été dégotée sur un parking par la réalisatrice, à l’instar de son personnage, alors qu’elle n’avait jamais fait de cinéma. C’est elle, la star – depuis devenue égérie Louis Vuitton. Son personnage n’éclipse pas pour autant le reste de cette famille improvisée ; le blondinet casse-cou exhibitionniste, la jeune introvertie particulièrement fan de Star Wars et Dark Vador, un jeune couple qui accumule les petits animaux de compagnie…  

American Nightmare : déception ?

Ces gosses frappent aux portes et appellent à la générosité pour vendre quelques magazines, surtout auprès des résidences pavillonnaires fortunées. Mentir, attirer la pitié, rentrer dans le jeu de bons vieux « daddys », voler, tout est bon pour gagner de l’argent et satisfaire Krystal, la chef de clan. La promesse d’un mode de vie parallèle, constamment en mouvement, où l’on ne doit rendre de comptes à personne, n’est finalement qu’une illusion. Les rapports de force sont toujours présents. Krystal balance ses gosses à la rue, tandis qu’elle accumule les prises de drogue et les partenaires sexuels dans sa chambre de motel. Si tu ne rapportes pas assez, tu te bats ou tu dégages. C’est simple, cruel, mais efficace.

Une vie plus animale donc, et impitoyable. À l’image de la relation entre Star et Jake : lui se veut être le mâle dominant, un loup hurleur prêt à se réfugier dans la violence. Elle tient à préserver son indépendance et n’hésite pas à affirmer sa personnalité, à l’image d’une caméra perpétuellement en mouvement, agitée, mais toujours au plus près d’elle. Les deux se réunissent à travers leur amour (ou plutôt du sexe bestial), né d’une scène de rencontre des plus bâtardes. Un supermarché, du Rihanna en fond sonore, Jake et sa bande sèment la pagaille dans les rayons, et lui commence un quasi-strip-tease sur le tapis roulant d’une caisse. Niveau danse et musique, on est bien loin de La La Land.

American Honey se veut malgré lui être le portrait d’une société états-unienne qui n’a jamais autant mal porté son nom. Toute classe sociale n’est pas épargnée – surtout les personnes les plus aisées : des cow-boys fortunés décidés à faire griller leur gros morceau de viande en l’absence de leurs femmes, une mère de famille catho coincée voulant éloigner sa fille de la dépravation… Les traits sont grossis, presque caricaturaux, mais pourtant exacts. En effleurant le documentaire, Andrea Arnold a donné un avant-goût de l’électorat Trump. Quand Star se prend de pitié pour deux enfants vivant dans la crasse auprès d’une mère accro à la drogue, elle revoit sa propre vie – sa propre mère, elle même morte d’une overdose. Que peut-on faire pour aider ? À l’heure à laquelle le Président promet de rendre l’Amérique grandiose, force est de constater qu’il y aura beaucoup, beaucoup de boulot.

Gabin Fontaine

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Loving, l’élégance par la simplicité.

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Innocence, sincérité et douceur: trois termes pour aussi bien décrire une relation amoureuse dévouée que pour expliquer la réussite de Loving. Plutôt que de tomber dans la facilité d’un récit mélodramatique et politique sur la mixité raciale dans une Amérique des années soixante, Jeff Nichols préfère se concentrer sur l’élégance et la simplicité de l’amour qui unit Richard et Mildred Loving.

Confrontés à l’illégalité de leur union, les Loving se trouvent dans l’obligation de quitter l’État de Virginie sous peine d’emprisonnement. Nichols a choisi d’exposer la situation de la façon la plus simple et percutante possible. Après un premier quart d’heure paisible dans lequel est introduit le couple sur le point de se marier, la police fait brutalement irruption pour jeter les deux personnages en prison. Sous le faisceau des lampes torches des policiers, les deux amants que l’on percevait jusqu’ici comme légitimes et insouciants sont transfigurés en criminels. Nichols n’ayant pas voulu expliciter d’entrée de jeu le statut juridique du mariage interracial en Virginie, la scène effraie et permet d’établir la contradiction entre l’innocence de cet amour et la clandestinité à laquelle il se trouve condamné.

Si la passivité et l’incrédulité de Richard Loving peuvent surprendre, elles expriment parfaitement l’aberration de la situation. Bien que le film ait en trame de fond la lutte pour les droits civiques, le statut criminel des Loving n’est jamais véritablement présenté comme une injustice, mais plutôt comme une profonde absurdité. Le film alterne constamment entre la vie de famille presque banale des Loving et les injonctions brutales à légitimer leur union, une dissonance qui suffit à elle seule à porter le message du film. C’est en ce sens que la focalisation sur le quotidien du couple trouve tout son intérêt et permet à Loving de se distinguer des autres films du genre. L’une des meilleures scènes du film illustre brillamment la logique de ce parti pris de la narration : on y voit Michael Shannon en photographe du magazine Life qui, tout comme Jeff Nichols, parvient à capturer avec beaucoup de légèreté la simplicité et l’innocence de cette union.

La sobriété de la réalisation de Nichols permet d’échapper à un traitement sensationnaliste et dramatique de l’affaire Loving v. Virginia, un sujet qui aurait pu facilement s’y prêter. Le film ne contient aucun discours enflammé sur la discrimination raciale, aucun personnage dont la seule fonction serait de mettre en mots la violence et l’injustice dont sont toujours aujourd’hui victimes les populations noires aux États-Unis. Nichols préfère évacuer ces considérations finalement attendues par le spectateur au profit d’un portrait plus intime sur l’innocence. Le succès de cette démarche repose amplement sur la performance juste et mesurée de Ruth Negga, dont la douceur vient contraster habilement avec la nature plus bourrue mais tout aussi sincère de Joel Edgerton. Après Mud et Midnight Special, Loving vient démontrer une fois de plus le talent du réalisateur à tirer le meilleur de ses acteurs.

En choisissant de reléguer la lutte pour les droits civiques au second plan, Jeff Nichols laisse la place à un récit tendre et délicat sur l’amour et la persévérance. Alors que l’État de Virginie remet en cause la légitimité de cette relation, le spectateur ne doute pas une seconde de la sincérité et de la pérennité de leurs sentiments. Une véritable prouesse et une alternative convaincante au drames historiques auxquels nous sommes habitués.

Franck Lepage, parapentiste à gauche toute !

Gauchiste tendance bourrin, Franck Lepage est un militant qui fait des spectacles. Il a le verbe haut et des idées bien arrêtées sur l’éducation et la culture. Après avoir fréquenté Sciences Po Paris, où il ne passera qu’un an, Franck Lepage préfère s’encanailler avec les « maos » de Langues O, dans les années 1970. Tout un programme. A Sciences Po, il se définit comme un centriste. A l’INALCO, il découvre la gauche radicale à l’époque où le PCF est URSS-friendly. Invité sur le plateau de Ce Soir ou Jamais le 5 décembre 2014, Franck Lepage y est décrit comme un « auteur, metteur en scène, interprète ». Portrait d’un interprète sorti de Langues O, mais qui ne traduit que l’air du temps.

Les idoles des jeunes ne sont pas jeunes. En témoigne la popularité des vidéos de l’historien suisse Henri Guillemin sur YouTube. Jadis dévolue aux velléités humoristico-sponsorisées (les Norman et les Cyprien), la plateforme de vidéo en ligne s’est vue réappropriée par les vulgarisateurs et spécialistes de tous poils. Le camp de la gauche « alter » et des progressistes en général n’est pas en reste. Linguisticae pour la linguistique, Histony pour l’histoire, et Usul pour la politique, par exemple. C’est à ce dernier, justement, que l’on doit la (re)découverte de Franck Lepage, trublion du net. A sa manière.

Mise en scène de soi

A l’heure où les hologrammes hantent l’Europe, certains militants de gauches sont sur scène en chair et en os. « Croisement improbable entre Coluche et Bourdieu » pour Usbek & Rica, Franck Lepage, humoriste militant, commence à faire son trou sur YouTube. Mais il est loin de s’être approprié les codes des jeunes vidéastes Squeezie et VodKProd : pas de montage énergique, pas de photos de chatons. En lieu et place, des conférences « gesticulées » de trois à six (!) heures. En plan fixe. Au programme : histoire de la culture (« avec un grand Q ») et de son ministère, hagiographie personnelle et critique de la novlangue contemporaine.

Lepage à la page ?

Fondateur de la Scop (Société coopérative et participative) « Le Pavé », dissoute en 2014, le truculent gesticulateur soliloque avec la même gouaille dans ses spectacles que sur les plateaux TV. Sa coopérative d’éducation populaire est pour lui le moyen d’aborder les sujets avec un regard critique. Ni sociologue, ni prof, Lepage n’hésite pas de filer la métaphore du parapente pour expliquer comment l’éducation favorise les riches aux dépens des plus pauvres. « L’orientation scolaire, c’est comme les voiles d’un parapente » explique-t-il à Noisiel en 2016. Un parapente qui s’élève ou qui retombe, au gré des vents académiques. Dans ce spectacle, Lepage navigue entre cumulonimbus et habitus, et brosse la scolarité d’un élève de classe populaire, de la primaire jusqu’aux études supérieures. C’est, on s’en doute, sa propre scolarité qu’il décrit, à cheval entre les années 1950 et les années 1970.

Au détour d’un jeu de mots, il convoque les travaux du chercheur Bernard Charlot. Après un long raisonnement, il se fend d’une blague potache. « Le plus-que-parfait du subjonctif est un marqueur social. D’ailleurs, j’ai failli créer l’Association nationale des utilisateurs du subjonctif : l’ANUS ». Les rires fusent dans la salle. Le sociologue de spectacle sourit : il sait qu’il s’adresse à des convertis.

Artiste militant

« Je suis militant politique, pas artiste. Il n’y a pas de théâtre politique. Antigone n’est pas politique ; remplir un dossier pour la CAF, ça, c’est politique […]. Artiste, c’est un statut social. Mais le système refuse de me voir comme un militant : sur Wikipédia, je suis « un humoriste français ». L’art, la culture détruisent la politique » confiait-il dans une interview à Sud-Ouest, en décembre 2012. Aujourd’hui, sa page Wikipédia indique qu’il est un « militant de l’éducation populaire ». On a du mal à suivre Lepage : pour lui, le théâtre n’est pas politique et Wikipédia fait partie du fameux « système ». Il ne mâche pas ses mots et n’hésite pas à prendre position à contre-pied du sens commun, quitte à se fâcher avec ses camarades de la gauche « alter ».

Autre sujet à polémique, ses prises de position sur l’art contemporain. Il se pose en thuriféraire assumé de Frances Stonor Saunders, pour qui la CIA a financé massivement l’art contemporain, et de Gérald Messadié (qui incendie le cubisme dans La Messe de Saint-Picasso en 1989). Sur le plateau de Taddeï, en 2014, le gesticulateur n’hésite pas à défendre la suppression des notes et à pourfendre « ce satané de baccalauréat ». Quitte à se faire traiter de « soixante-huitard » par le linguiste Alain Bentolila. Parfois associé à Soral et à sa clique de complotistes, Lepage balaye d’un revers de la main une quelconque filiation entre lui et l’essayiste d’extrême-droite.

Ses points de vue extrêmes ont le mérite de remuer le plateau de CSOJ. Mais à l’époque, Lepage n’est écouté que par les « retraités du secteur social », pour reprendre l’expression de Titiou Lecoq dans Usbek. En uploadant ses vidéos sur un compte YouTube personnel, l’humoriste vient teinter la plateforme d’un rouge plus vif qu’à l’accoutumée. Et par là même, il étend son public potentiel. Preuve de l’efficacité de la démarche, le voici adoubé non seulement par Usul, dans sa vidéo sur le salaire à vie, mais également par toute la « gauchosphère » (du Nesblog à Lordon) post et pré-Internet. Peu d’abonnés, mais une base de fans solides. L’essentiel, pour ce vieux de la vieille : distiller lentement une parole alternative. Quitte à faire comme tout le monde.

Your Name : Le tour de magie de Makoto Shinkai

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Avec cent millions de dollars de recettes au Japon et plus de dix millions d’entrées, Your Name est le premier film d’animation à faire de l’ombre aux autres productions du Studio Ghibli. Comparé à outrance au maître de l’animation japonaise Miyazaki, Makoto Shinkai n’a pourtant pas joué la carte du mimétisme.

Au cœur de cette comédie dramatique, la thématique du rêve et de la permutation des corps. Certaines nuits, sans prévenir, Mitsuha se retrouve propulsée dans le corps de Taki et inversement. Elle vit dans une campagne reculée du Japon, il étudie en plein cœur de Tokyo, mais chacun va devoir appréhender la vie de l’autre. Une confusion qui sert de ressort comique et interroge la question du genre et des clivages culturels. Mais Makoto Shinkai ne s’arrête pas là et effectue un basculement vertigineux au milieu de son film. Ce qui avait tout l’air se rapprocher d’un doux rêve semble glisser irrémédiablement vers le cauchemar.

Fil conducteur de ce qui devient vite une romance, le rêve dévore le fond et la forme d’un film hybride qui bouscule le spectateur. Les vastes paysages aux ambiances crépusculaires accompagnent la substitution des corps et des âmes. D’abord dépassés par un jeu de rôle qu’ils finissent par maîtriser, Mitsuha et Taki instaurent un mode de communication à part entière. Se griffonnant quelques mots sur des cahiers, notes de portable ou parties de leur corps, les deux adolescents s’agrippent comme ils peuvent à un réel qui leur échappe. Qui est qui ? Le spectateur a parfois du mal lui aussi, à reconstituer le puzzle qui se joue sous ses yeux. Quelques incohérences dénotent même et participent à le perdre. Une dynamique parfois bancale qui ne s’inscrit pas moins dans la thématique du rêve, partagé entre illusion de réalisme et déconstruction avérée. L’impression de déjà vu hante les personnages et titille le spectateur par la dispersion de souvenirs elliptiques. Ainsi, Mitsuha dénoue un ruban rouge de ses cheveux et le balance à un Taki hagard depuis un quai de métro. « Taki … Taki, tu m’as oublié ? » se désole la voix off de Mitsuha. Un questionnement qui berce le film, pareil à un refrain, et entrecoupe les rêves du jeune homme dérouté.

Onirique mais également poétique, Your Name oppose un Tokyo moderne au Japon traditionnel, bercé par les rites et coutumes de la grand-mère de Mitsuha. Les interrogations des personnages se calquent sur les paysages chimériques et sont jetés comme des vers. Makoto Shinkai convoque les sens, dissèque la matière. Le souffle du vent dans les feuilles d’arbres, les cercles de pluie à la surface du lac, le fil à tisser, symbole du temps qui passe, et les vols d’oiseaux par-dessus la plaine. L’image happe, transporte et appelle le voyage, comme cette comète qui transperce les nuages et démultiplient les points de vue.

Subtilement, Makoto Shinkai ravive la mémoire des catastrophes naturelles de 2011. Le rêve ne sert plus seulement l’histoire d’amour mais également l’histoire d’un Japon blessé. A mesure que le film avance, la dimension cosmique qui participait jusque-là à insuffler davantage de spectaculaire prend des proportions inquiétantes. En défiant les contraintes spatio-temporelles, le réalisateur s’imagine un monde sans limites où l’au-delà viendrait à bout d’un réel tourmenté, comme par magie.

 

« On veut du cash, du cheddar pis du gouda ambré ». Rencontre avec Les Anticipateurs.

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Souverainisme du Québec, faire un feat. avec Céline, ré-instituer Pauline Marois, écrire une chanson sans être “sapoud”, voilà quelques-uns des éternels combats des Anticipateurs, véritables représentants de l’avant-garde du hip-hop québécois. C’est autour d’un menu « cheese-frite » sans breuvages du Valentine de Longueuil que les quatre MC ont bien voulu nous rencontrer.

Oscillant entre une publicité Coors Light et une affiche de prévention contre le décrochage scolaire, le style vestimentaire des Anticipateurs nous donne un premier aperçu du souci du détail de ces « Kebs de Sorel ». Vêtu d’un pyjama aux couleurs des Habs et coiffé d’un casque à bière, MC Tronel, leader et fondateur du groupe, nous raconte ses débuts.

Les Kebs de Sorel

Originaires de la petite ville de Sorel située au nord de Montréal, on ne sait finalement pas grand-chose du passé trouble et criminel des quatre membres du groupe. C’est lors d’un passage en prison pour trafic de stupéfiants que MC Tronel fait la connaissance de MC Monak, lui-même incarcéré pour proxénétisme. C’est entre ces murs qu’ils décident de fonder le label indépendant Estiktelette Productions. Amour du hip-hop ou besoin urgent de créer une façade pour blanchir leur argent, le mystère reste encore entier aujourd’hui sur les véritables raisons de cette union. Interrogé sur le sujet, Monak ajuste son bandana aux motifs chanvrés et préfère rester évasif :  « prochaine question le big ».

À leur sortie de prison, les deux hommes décident de prendre la chose au sérieux, et partent à la recherche de membres supplémentaires dans l’optique de produire leur premier album. Pour eux, « po’doute », il n’y a qu’à Sorel qu’ils pourront trouver des candidats adéquats. C’est dans le seul et unique club de la ville qu’ils rencontrent Jean-Régis Lavoie , autoproclamé « meilleur enregistreur de voix de toute la Montérégie ». Jean-Régis, enthousiasmé par le projet leur présente alors Pic-Paquette de Nazareth, dont le flow impressionnant viendra rythmer les meilleurs titres du groupe ainsi formé.

« Je les ai trouvés écœurants direct man, Tronel pis Monak sont venus dans l’club pis drette quand (au moment précis où) ils ont commencé à chanter, j’ai su qu’on était sur l’même vibe. » raconte Jean-Régis en jouant avec l’une de ses multiples chaînes en or.

« Sapoud constant, Sapoud tout l’temps, ça plus d’bon sens »

Dès leurs débuts, les Anticipateurs anticipent l’importance des réseaux sociaux et s’appuient sur YouTube et Facebook pour se faire connaître. C’est en 2012 avec le hit Sapoud (sur la poudre), qu’ils connaissent leur premier véritable succès. Visionné plus de deux millions et demi de fois sur YouTube, le clip résume à lui tout seul le credo du groupe : proposer une satire grossière des leitmotivs éculés du gangsta rap « cheap ». À l’issu de ce succès, les quatre MC signent leur premier album « Tour du Chapeau » en novembre 2013. Cocaïne, hockey, scandale de la construction, l’autoroute Décarie, les pharmacies Jean-Coutu, aucun sujet de société n’y est épargné et le disque témoigne du talent indéniable des Anticipateurs à se réapproprier la culture populaire québécoise.

Aux côtés de titres comme « Canons à Neige », « Ford F-350 », ou encore « Kankejmeurre », c’est la chanson « Blanchissage » qui permettra aux Anticipateurs d’acquérir une certaine légitimité sur la scène du hip-hop québécois. Véritable brûlot à l’encontre des grandes figures comme Loco Locass ou Manu Militari, le titre suscite une vive polémique et entraîne de nombreuses menaces sur les réseaux sociaux. Après être allé chercher sa deuxième poutine « extra sauce brune », Tronel assume la provocation mais relativise toutefois la controverse : « Y’a pas d’beef (conflit) okay ? Tout le monde a notre back. C’est du business tabarnak, c’est rien de personnel. ».

Deep dans l’game

Alors qu’on cherche à en savoir plus sur ce qu’ils ont voulu exprimer à travers leurs différentes chansons, Tronel nous coupe pour nous rappeler à l’ordre. « Écoute le big, on est icitte pour parler du « Match des Étoiles », pas pour répondre à tes esties de questions niaiseuses ». Message reçu, on recadre donc la discussion sur leur album tout juste sorti. Après Tour du Chapeau,  Prolongations : Tirs de barrage, et La Coupe, ce quatrième disque poursuit dans leur tradition des titres liés au hockey, sport vénéré des quatre MC, comme du Québec d’ailleurs. Mario Lemieux, Guy Lafleur et Maurice Richard comptent parmi leurs plus grands modèles.

« On est des professionnels »

La détermination des Anticipateurs à ne pas sortir de leurs personnages impressionne. Question après question, ils continuent à enchaîner les références à leur mode de vie pseudo « thug life ». Interrogé sur sa marque de bière préférée, Monak fait l’éloge de la Tremblay : « on la fait sécher sur des grosses feuilles de papier, pis après ça on la gratte pis on la sniffe man. ». Cette excentricité se manifeste aussi sur scène, un espace privilégié pour témoigner de leur « art du turn-up qu’on maîtrise en tabarnak». Les Anticipateurs y apparaissent souvent accompagnés de danseuses nues ; l’une d’entre elles, Tétine Dion, fait d’ailleurs maintenant partie intégrante du groupe.

Le génie des Anticipateurs réside finalement dans cette appropriation on ne peut plus « cheap » de la culture gangsta rap. À travers leurs vidéos, leur présence sur les réseaux sociaux et leurs morceaux aussi répétitifs que divertissants, les Anticipateurs prouvent leur fabuleuse maîtrise des codes du hip-hop des dernières années.

Leur repas terminé, les quatre MC se lèvent, et s’en vont rejoindre leur pick-up Ford F-350 pour retourner à leur résidence à Brossard., choisie pour sa proximité du complexe sportif d’entraînement des Habs. Vivement leur arrivée en France.