Franck Lepage, parapentiste à gauche toute !

Gauchiste tendance bourrin, Franck Lepage est un militant qui fait des spectacles. Il a le verbe haut et des idées bien arrêtées sur l’éducation et la culture. Après avoir fréquenté Sciences Po Paris, où il ne passera qu’un an, Franck Lepage préfère s’encanailler avec les « maos » de Langues O, dans les années 1970. Tout un programme. A Sciences Po, il se définit comme un centriste. A l’INALCO, il découvre la gauche radicale à l’époque où le PCF est URSS-friendly. Invité sur le plateau de Ce Soir ou Jamais le 5 décembre 2014, Franck Lepage y est décrit comme un « auteur, metteur en scène, interprète ». Portrait d’un interprète sorti de Langues O, mais qui ne traduit que l’air du temps.

Les idoles des jeunes ne sont pas jeunes. En témoigne la popularité des vidéos de l’historien suisse Henri Guillemin sur YouTube. Jadis dévolue aux velléités humoristico-sponsorisées (les Norman et les Cyprien), la plateforme de vidéo en ligne s’est vue réappropriée par les vulgarisateurs et spécialistes de tous poils. Le camp de la gauche « alter » et des progressistes en général n’est pas en reste. Linguisticae pour la linguistique, Histony pour l’histoire, et Usul pour la politique, par exemple. C’est à ce dernier, justement, que l’on doit la (re)découverte de Franck Lepage, trublion du net. A sa manière.

Mise en scène de soi

A l’heure où les hologrammes hantent l’Europe, certains militants de gauches sont sur scène en chair et en os. « Croisement improbable entre Coluche et Bourdieu » pour Usbek & Rica, Franck Lepage, humoriste militant, commence à faire son trou sur YouTube. Mais il est loin de s’être approprié les codes des jeunes vidéastes Squeezie et VodKProd : pas de montage énergique, pas de photos de chatons. En lieu et place, des conférences « gesticulées » de trois à six (!) heures. En plan fixe. Au programme : histoire de la culture (« avec un grand Q ») et de son ministère, hagiographie personnelle et critique de la novlangue contemporaine.

Lepage à la page ?

Fondateur de la Scop (Société coopérative et participative) « Le Pavé », dissoute en 2014, le truculent gesticulateur soliloque avec la même gouaille dans ses spectacles que sur les plateaux TV. Sa coopérative d’éducation populaire est pour lui le moyen d’aborder les sujets avec un regard critique. Ni sociologue, ni prof, Lepage n’hésite pas de filer la métaphore du parapente pour expliquer comment l’éducation favorise les riches aux dépens des plus pauvres. « L’orientation scolaire, c’est comme les voiles d’un parapente » explique-t-il à Noisiel en 2016. Un parapente qui s’élève ou qui retombe, au gré des vents académiques. Dans ce spectacle, Lepage navigue entre cumulonimbus et habitus, et brosse la scolarité d’un élève de classe populaire, de la primaire jusqu’aux études supérieures. C’est, on s’en doute, sa propre scolarité qu’il décrit, à cheval entre les années 1950 et les années 1970.

Au détour d’un jeu de mots, il convoque les travaux du chercheur Bernard Charlot. Après un long raisonnement, il se fend d’une blague potache. « Le plus-que-parfait du subjonctif est un marqueur social. D’ailleurs, j’ai failli créer l’Association nationale des utilisateurs du subjonctif : l’ANUS ». Les rires fusent dans la salle. Le sociologue de spectacle sourit : il sait qu’il s’adresse à des convertis.

Artiste militant

« Je suis militant politique, pas artiste. Il n’y a pas de théâtre politique. Antigone n’est pas politique ; remplir un dossier pour la CAF, ça, c’est politique […]. Artiste, c’est un statut social. Mais le système refuse de me voir comme un militant : sur Wikipédia, je suis « un humoriste français ». L’art, la culture détruisent la politique » confiait-il dans une interview à Sud-Ouest, en décembre 2012. Aujourd’hui, sa page Wikipédia indique qu’il est un « militant de l’éducation populaire ». On a du mal à suivre Lepage : pour lui, le théâtre n’est pas politique et Wikipédia fait partie du fameux « système ». Il ne mâche pas ses mots et n’hésite pas à prendre position à contre-pied du sens commun, quitte à se fâcher avec ses camarades de la gauche « alter ».

Autre sujet à polémique, ses prises de position sur l’art contemporain. Il se pose en thuriféraire assumé de Frances Stonor Saunders, pour qui la CIA a financé massivement l’art contemporain, et de Gérald Messadié (qui incendie le cubisme dans La Messe de Saint-Picasso en 1989). Sur le plateau de Taddeï, en 2014, le gesticulateur n’hésite pas à défendre la suppression des notes et à pourfendre « ce satané de baccalauréat ». Quitte à se faire traiter de « soixante-huitard » par le linguiste Alain Bentolila. Parfois associé à Soral et à sa clique de complotistes, Lepage balaye d’un revers de la main une quelconque filiation entre lui et l’essayiste d’extrême-droite.

Ses points de vue extrêmes ont le mérite de remuer le plateau de CSOJ. Mais à l’époque, Lepage n’est écouté que par les « retraités du secteur social », pour reprendre l’expression de Titiou Lecoq dans Usbek. En uploadant ses vidéos sur un compte YouTube personnel, l’humoriste vient teinter la plateforme d’un rouge plus vif qu’à l’accoutumée. Et par là même, il étend son public potentiel. Preuve de l’efficacité de la démarche, le voici adoubé non seulement par Usul, dans sa vidéo sur le salaire à vie, mais également par toute la « gauchosphère » (du Nesblog à Lordon) post et pré-Internet. Peu d’abonnés, mais une base de fans solides. L’essentiel, pour ce vieux de la vieille : distiller lentement une parole alternative. Quitte à faire comme tout le monde.

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