Un éternel soleil

Dans Eternal Sunshine of the Spotless mind, l’insaisissable Michel Gondry conjugue rêve et réalité en inventant Lacuna, un procédé pour effacer quelqu’un de sa mémoire.

WINSLET CARREY

« Laissez- moi ce souvenir, juste celui-là ! » Les images tourbillonnent, se mêlent les unes aux autres, puis s’effacent. « Clémentine, Clémentine ! »  Joël court, effaré, et cherche autour de lui, un souvenir auquel se raccrocher : une promenade sur un marché, un petit matin au lit, une rencontre dans un train… Un souvenir de Clémentine, une scène – lumineuse ou triste, belle ou terrible -, pourvu qu’elle demeure, pourvu qu’on ne l’arrache pas de sa mémoire. Mais les couleurs peu à peu s’estompent, le rythme s’accélère et les plans se floutent, à l’instar de son esprit dans lequel on efface un à un, les moments passés avec Clémentine. Dans ce film, Gondry invente une méthode à éradiquer les souvenirs. Lorsque Joël apprend que Clémentine l’a effacé de son esprit, il entreprend lui aussi l’opération Lacuna auprès du docteur Mierzwiack. Elle consiste à effacer toutes les traces d’une personne dans son esprit, toutes, jusqu’à la dernière. Mais à mesure que les blessures s’estompent, resurgit aussi la beauté de leur histoire. « Je veux qu’on arrête tout, je veux qu’on arrête d’effacer. Vous m’entendez ? Je veux plus continuer, je veux qu’on arrête l’opération !» Dans cette scène, Joël se retrouve au cœur d’un gigantesque labyrinthe mémoriel : les plans, parfois tournés en arrière, le montrent essayant de lutter non plus contre ses souvenirs et leur poids douloureux, mais pour les conserver – quel qu’en soit le prix. Il nage dans un océan où se mêlent passé et présent, instants chéris et regrets, et entame une lutte contre Lacuna, contre lui-même.

A l’image du film, cette scène nous livre une réflexion sur l’amour, inévitablement lié à la perte et à l’oubli. Gondry questionne la force mélancolique des images qui font – ou ont fait – tout le sel d’une relation. Il propose, à travers la course effrénée de Joël dans sa mémoire, une expérience cinématographique, sensorielle et philosophique qui rappelle au spectateur que si l’on dit « bienheureux les oublieux » – les souvenirs, eux aussi sont lumineux.

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Molly Nilsson : Dahlia noire

 “What I feel inside / Although i´m older now
There´s still an emptiness / That´s never letting go somehow. “
Molly Nilsson, 1995

 

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Tout en rêveries contemplatives et en percussions évaporées, l’ovni Molly Nilsson poursuit ses explorations musicales avec « Imagination », un sixième album fidèle à son univers rétro-futuriste. Rencontre avec une étrange créature, tout droit sorti de la dream-pop des années 80.

Iconique

Il y a chez Molly Nilsson quelque chose d’insolent qui ne laisse de fasciner. Hypnotique mais froide, élégante mais lointaine, elle laisse flotter derrière elle – dans les sillons de son long manteau léopard- une essence capiteuse et terriblement grisante. Depuis « These things these times » (2008), la voix de Molly Nilsson essaime des mélodies lentes et ténébreuses servies sur des orchestrations aussi évaporées qu’un ciel berlinois en hiver. Suédoise de naissance, Molly Nilsson s’est installée dans la capitale allemande il y a dix ans pour créer un label, Dark Sky Association avec lequel elle a autoproduit ses cinq albums. Indépendante jusqu’au bout, la chanteuse échappe à toute comparaison – à l’exception peut-être d’Ariel Pink, pour son côté pop édifié sur fond de tristesse contemporaine. Comme lui, Molly Nilsson tire l’écriture vers des chemins mystérieux, entre la balade dreamy et l’ode au synth-wave – ce genre né de la nostalgie des années 80, qui mêle les vieux synthés à des éléments modernes. Chez elle, les textures sont soyeuses et les rythmes, bien que répétitifs, emportent l’auditeur dans des contrées où règne l’indolence. Les mélodies sont sobres, presque naïves, et la voix explore des nuances de blanc sur des synthétiseurs saturés jusqu’à la douceur. Parfois dissonante, Molly a la voix de son physique : grave bizarre et terriblement lunaire.

Lunatique

Justement, c’est un duo avec John Maus, « Hey Moon » qui l’a fait connaître. Mais on oublie souvent d’où vient la chanson et parfois même, seul le nom de Maus reste en mémoire. Pourtant, Molly a déjà cinq albums à son actif, et Zénith, paru en septembre 2015 a déjà tout d’un album culte. A Berlin, elle se produit au Berghain, mais ailleurs, on la retrouve à jouer dans des petites salles intimistes et poussiéreuses. Comme si pour Molly, c’était tout ou rien. Seule sur scène, elle se campe derrière le micro et remue à peine son grand corps de liane toujours vêtu de noir. Elle a des yeux clairs et perçants, des cheveux blond platine et des lèvres couleur framboise écrasée. Elle ne sourit pas, elle rigole très peu : « Dark Sky », finalement, lui va bien. Elle scrute le public d’un air chavirant et essaime quelques anecdotes avec une voix monotone et un ton linéaire. Des histoires de toilettes dans un train, de Whisky Sour, et d’ordinateur (à développer ou préciser). Une obsession sans doute, qui lui a inspiré le titre « 1995 », une ode rétro-futuriste aux années Microsoft. « J’avais dix ans à l’époque, Windows c’est toute mon enfance et j’aime chanter les moments passés, comme les histoires d’amour ratées ». Elle invite une amie saxophoniste à jouer à ses côtés et comme sur la vidéo qu’elles ont conçu toutes deux, l’instrument donne un peu de relief aux mélodies que le côté synthétique rend parfois redondantes. Après une dizaine de chansons choisies spontanément « bon, je vais jouer celle-ci, parce que je n’arrive pas à charger l’autre sur mon ordinateur », Molly s’en va, comme si de rien n’était. Elle ne fait même pas de bis, elle s’en fiche.

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Mélancolique

Molly Nilsson accompagne ses chansons de vidéos bricolées-main sur le mac qui lui fait office à la fois d’orchestre et de meilleur ami sur scène. Entre concours de grimaces -comme dans « Ugly »- et balades berlinoises – on pense à « 8000 Days », ses vidéos nous plongent au cœur d’un univers constitué de nostalgie et de kitsch, de romance et d’humour noir. Pour cette fille de graphiste, l’image est inséparable du son. Manifestement, Molly aime le flou, la nuit, le métro, les formes géométriques et les chats. De déambulations en déambulations, elle nous emporte d’Atlantis à Stockholm, d’Istanbul à Buenos Aires où elle s’est installée en 2014. L’Argentine semble lui réussir : dans sa dernière vidéo, « About somebody », extrait de l’album Imagination (26/05), Molly sourit. Ça lui va bien, à Molly. « On me voit parfois comme une princesse de glace avec les yeux pleins de mélancolie, mais ce n’est pas vraiment ça. » Alors, qu’est-ce ?

On la recroisera plus tard dans le public, son manteau léopard jeté lascivement sur les épaules, une bière à la main. Etrangement proche mais irrémédiablement lointaine, ces mots de Baudelaire épousent à merveille son univers pop-gothique : « en elle le noir abonde ». Et Molly Nilsson, « suspendue au fond d’une nuit » est définitivement à l’image de la lune : « sinistre, mais enivrante ».

« Imagination », sorti le 26/05 chez Dark Side Association.

 

Baal de Christine Letailleur : à consommer avec modération

Avec Baal, Christine Letailleur réactualise la seconde version de la pièce de Bertholt Brecht. Une mise en scène pleine de force dans laquelle élans lyriques et scènes de beuverie s’enchaînent à un rythme infernal.

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« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ! » écrivait Charles Baudelaire dans Petits poèmes en prose (1869).

Jouisseur invétéré, poète maudit, Baal est un personnage intemporel à la croisée du spleen baudelairien et de la fouge rimbaldienne. Désœuvré, il erre à travers le monde flanqué de son fidèle Ekart, Verlaine de pacotille, qu’il maintient fermement sous son emprise. Perfusé au schnaps, Baal bouffe, Baal danse, Baal se transfigure. La pièce doit d’ailleurs à ce programme de débauche son titre d’origine.

Dans cette pièce du dramaturge allemand Bertholt Brecht, l’homme est une bête farouche refusant toute forme d’entrave, qu’elles soient économiques, affectives ou bien juridiques. Baal est fou et se fout de tout. Des femmes qu’il prend et qu’il jette, non sans les avoir prostitué ou engrossé avant, des liens familiaux ou amicaux qu’il bafoue dès qu’il le peut et, plus généralement, de la vie qu’il maudit de ses imprécations lyriques.

« Tuer c’est l’enfance de l’art »

Christine Letailleur met en scène une danse macabre où les personnages se déchirent, corps et âmes. Pour retranscrire au mieux cette violence la metteure en scène a choisit la version originelle, celle de 1919. Ce texte de jeunesse prend la forme d’un long poème dramatique emprunt du chaos d’après-guerre. La pièce évoque les mutations artistiques du poète, signe d’une œuvre et d’un monde en constante mutation.

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Baal. Le poète, mi-démiurge, mi-loque, traverse avec la même haine, viscérale, le même dégoût, les salons de la bonne société, la forêt hostile et le bar où il vient se saouler. L’auteur déchu est incarné avec brio par le comédien Stanislas Nordey, habitué des mises en scène de Christine Letailleur (Pasteur Ephraïm Magnus de Hans Henny Jahn, La Philosophie dans le boudoir de Sade ou encore Hinkemann d’Ernst Toller). Autour de cette figure tutélaire, les autres personnages s’agitent, se violentent puis se saignent dans cette scénographie aux allures de purgatoire. Du corps blanc au ciel violet, les aspirations sont écrasées et les pulsions magnifiées.

Dans cette forme d’agonie généralisée, un cri revient sans cesse. « Baal ! Baal ! Baal ! » hurlent les femmes, victimes sacrificielles d’un Baal vénal et inconstant. Le poète décati fait du corps féminin un bien de consommation parmi d’autres lui qui, pourtant, critique vertement toute forme de matérialisme. En sous-vêtements, en body et porte-jarretelle, ou bien dans le plus simple appareil, les femmes sont sexualisées à outrance et les scènes de viols stylisées. Dans cette pièce, elles ne sont réduites qu’à être un corps … et un cri.

« Vos ventres je les bouffe »

Que Baal nous emballe ou non, la pièce du dramaturge allemand n’en reste pas moins d’une modernité éclatante. Ce texte, d’une violence implacable, fait le récit de l’appétit du monde qui finit par dévorer son héros/héraut. Le poète Baal se mue en un ogre affamé de liberté, broyant les êtres qui lui sont chers afin de satisfaire son propre plaisir. Les aspirations poétiques sont dénuées de toute forme de transcendance. Dans ce monde post-apocalyptique rongé par l’envie et le malheur, Brecht semble intimer que les derniers … demeureront les derniers.

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Dans ce funeste balais où viles tentations et bas instincts s’entrelacent, une seule chose compte : jouir sans entraves. Un mantra qui n’est pas sans rappeler celui de la jeunesse dans la France de 1968. En choisissant un poète comme héros, Brecht a inscrit sa pièce dans une certaine forme d’universalité. Baal est partout et nul part, il est tout le monde et personne à la fois. Ce poète maudit est l’esprit de notre temps, celui d’une société post-moderne qui broie les corps et les cœurs.

« Baal nous fait ressentir la fougue, la violence, le désœuvrement et  les affres de la chair d’une jeunesse au lendemain d’un monde traumatisé par la guerre. Baal, figure du poète maudit, reste cependant sans époque et sans âge. Il est de tout temps. » explique Christine Letailleur. Qu’il s’agisse de conflits armés ou de guerres économiques, une chose est sûr, la jeunesse se retrouve toujours en première ligne. Baal est une ode à la génération No future esclave des visées bellicistes et mercantiles d’une société qui les a abandonné depuis longtemps.

Baal, de Bertholt Brecht (version 1919 dans la traduction d’Eloi Recoing – L’Arche Editeur) mise en scène par Christine Letailleur avec Youssouf Abi-Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Vincent Dissez, Valentine Gérard, Manuel Garcie-Kilian, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut.

Léa Esmery