Baal de Christine Letailleur : à consommer avec modération

Avec Baal, Christine Letailleur réactualise la seconde version de la pièce de Bertholt Brecht. Une mise en scène pleine de force dans laquelle élans lyriques et scènes de beuverie s’enchaînent à un rythme infernal.

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« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ! » écrivait Charles Baudelaire dans Petits poèmes en prose (1869).

Jouisseur invétéré, poète maudit, Baal est un personnage intemporel à la croisée du spleen baudelairien et de la fouge rimbaldienne. Désœuvré, il erre à travers le monde flanqué de son fidèle Ekart, Verlaine de pacotille, qu’il maintient fermement sous son emprise. Perfusé au schnaps, Baal bouffe, Baal danse, Baal se transfigure. La pièce doit d’ailleurs à ce programme de débauche son titre d’origine.

Dans cette pièce du dramaturge allemand Bertholt Brecht, l’homme est une bête farouche refusant toute forme d’entrave, qu’elles soient économiques, affectives ou bien juridiques. Baal est fou et se fout de tout. Des femmes qu’il prend et qu’il jette, non sans les avoir prostitué ou engrossé avant, des liens familiaux ou amicaux qu’il bafoue dès qu’il le peut et, plus généralement, de la vie qu’il maudit de ses imprécations lyriques.

« Tuer c’est l’enfance de l’art »

Christine Letailleur met en scène une danse macabre où les personnages se déchirent, corps et âmes. Pour retranscrire au mieux cette violence la metteure en scène a choisit la version originelle, celle de 1919. Ce texte de jeunesse prend la forme d’un long poème dramatique emprunt du chaos d’après-guerre. La pièce évoque les mutations artistiques du poète, signe d’une œuvre et d’un monde en constante mutation.

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Baal. Le poète, mi-démiurge, mi-loque, traverse avec la même haine, viscérale, le même dégoût, les salons de la bonne société, la forêt hostile et le bar où il vient se saouler. L’auteur déchu est incarné avec brio par le comédien Stanislas Nordey, habitué des mises en scène de Christine Letailleur (Pasteur Ephraïm Magnus de Hans Henny Jahn, La Philosophie dans le boudoir de Sade ou encore Hinkemann d’Ernst Toller). Autour de cette figure tutélaire, les autres personnages s’agitent, se violentent puis se saignent dans cette scénographie aux allures de purgatoire. Du corps blanc au ciel violet, les aspirations sont écrasées et les pulsions magnifiées.

Dans cette forme d’agonie généralisée, un cri revient sans cesse. « Baal ! Baal ! Baal ! » hurlent les femmes, victimes sacrificielles d’un Baal vénal et inconstant. Le poète décati fait du corps féminin un bien de consommation parmi d’autres lui qui, pourtant, critique vertement toute forme de matérialisme. En sous-vêtements, en body et porte-jarretelle, ou bien dans le plus simple appareil, les femmes sont sexualisées à outrance et les scènes de viols stylisées. Dans cette pièce, elles ne sont réduites qu’à être un corps … et un cri.

« Vos ventres je les bouffe »

Que Baal nous emballe ou non, la pièce du dramaturge allemand n’en reste pas moins d’une modernité éclatante. Ce texte, d’une violence implacable, fait le récit de l’appétit du monde qui finit par dévorer son héros/héraut. Le poète Baal se mue en un ogre affamé de liberté, broyant les êtres qui lui sont chers afin de satisfaire son propre plaisir. Les aspirations poétiques sont dénuées de toute forme de transcendance. Dans ce monde post-apocalyptique rongé par l’envie et le malheur, Brecht semble intimer que les derniers … demeureront les derniers.

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Dans ce funeste balais où viles tentations et bas instincts s’entrelacent, une seule chose compte : jouir sans entraves. Un mantra qui n’est pas sans rappeler celui de la jeunesse dans la France de 1968. En choisissant un poète comme héros, Brecht a inscrit sa pièce dans une certaine forme d’universalité. Baal est partout et nul part, il est tout le monde et personne à la fois. Ce poète maudit est l’esprit de notre temps, celui d’une société post-moderne qui broie les corps et les cœurs.

« Baal nous fait ressentir la fougue, la violence, le désœuvrement et  les affres de la chair d’une jeunesse au lendemain d’un monde traumatisé par la guerre. Baal, figure du poète maudit, reste cependant sans époque et sans âge. Il est de tout temps. » explique Christine Letailleur. Qu’il s’agisse de conflits armés ou de guerres économiques, une chose est sûr, la jeunesse se retrouve toujours en première ligne. Baal est une ode à la génération No future esclave des visées bellicistes et mercantiles d’une société qui les a abandonné depuis longtemps.

Baal, de Bertholt Brecht (version 1919 dans la traduction d’Eloi Recoing – L’Arche Editeur) mise en scène par Christine Letailleur avec Youssouf Abi-Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Vincent Dissez, Valentine Gérard, Manuel Garcie-Kilian, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut.

Léa Esmery

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