Le cercle des références retrouvées

Bernard Minier, vous le connaissez sûrement. Au moins, de nom. Il est l’auteur – à succès – de nombreux polars impliquant le commandant Servaz, enquêteur fictif aux airs d’antihéros désabusé. Son premier roman, Glacé (2011), s’est récemment vu adapter en sérié télé par M6. A l’occasion de la sortie de son nouveau roman (Nuit, XO éditions, 2017), nous avons rencontré Bernard Minier autour du Cercle (2012), son deuxième roman.

 

Introspection policière

Le Cercle est un polar bien de chez nous. Ville imaginaire du Sud-Ouest, Marsac (« librement inspirée de Bagnères-de-Luchon », comme nous confie l’écrivain), est le théâtre d’un bien étrange meurtre. Claire Diemar, professeure de français, est retrouvée mutilée dans sa baignoire. Le commandant Servaz n’est pas vraiment chargé de l’enquête, et c’est malgré lui qu’il s’y trouve mêlé. Il est missionné par son ex-femme. Il doit innocenter Hugo, le fils de celle-ci, retrouvé hagard sur les lieux du crime. Le monde est petit : Claire Diemar enseignait dans le lycée de la fille de Servaz, Margot. Ce roman n’est pas tant une chasse à l’homme, une chasse au meurtrier fou, qu’une longue introspection du personnage principal. Plongé au cœur de la vie de sa fille, le commandant découvre que tout n’est pas rose au pays des lycéens. Métaphore signant l’éternelle incompréhension des adultes face aux codes forgés par leurs progénitures, l’astuce narrative patine parfois. Le kaléidoscope de pistes, de personnages, de sous-intrigues ne fait que masquer l’évidence : « tout coupable est timide », selon la maxime de Voltaire dans Sémiramis (1748). Huis-cloaque où se bousculent les bisbilles d’autrefois, la ville resserre son étau autour de Martin Servaz.

Hercule Poirot et le meurtre du RER C

Le Cercle est une sorte d’Orient-Express en plein air, d’où suinte la bonhomie bourrue d’un Servaz, en lieu et place du flegme d’un Hercule Poirot. La filiation entre Minier et Christie se fait plus subrepticement, elle se situe au niveau de l’intrigue. Minier n’a d’Orient-Express que le RER C qu’il fréquentait quotidiennement, lorsqu’il était douanier. L’écrivain originaire d’Occitanie tient également de Balzac. Dans sa volonté non de faire l’inventaire de toutes les scories, mais plutôt dans son entreprise un peu vaine, mais louable, de vouloir balayer le spectre de la société française, en représentant chaque minorité dans le roman. A force d’éviter de créer des personnages « bigger than life », les protagonistes finissent par n’être que ce qu’ils ont l’air d’être.

« Le genre, il faut le maltraiter »

La plume de Minier est trempée dans la cime : les paysages forestiers sont le lieu d’un drame plus flic que psychologique. Minier a tendance à se perdre dans les chemins parfois sinueux de l’écriture. Son style composite, pastichant le langage des jeunes, peine à convaincre. Ses sauts de langage sont parfois « aussi mal assortis qu’un taliban et une libertine », pour reprendre une (mal)heureuse formule tirée du deuxième chapitre. Minier reste fidèle à sa doctrine : le roman est un matériau malléable. « Le genre, il faut le respecter et en même temps le maltraiter », résume-t-il.

En revanche, l’éclectique « bande-son » du roman procède d’une grande cohérence interne. Elle plonge le lecteur dans un univers rock’n’roll et pop-culturel où se déploient lyrics de Marilyn Manson, Kings Of Leon et références à la série américaine Breaking Bad. « J’ai une écriture assez cinématographique », confesse-t-il d’ailleurs. Son autre influence ? « Le polar à l’américaine. Mais mon héritage, c’est originellement la littérature fantastique et la science-fiction ». Cela se ressent dans la matière même du roman, aux allures de thriller fantastique.  L’amateur de littérature à suspense n’est en effet pas en reste : un mystérieux fil rouge nous tient en haleine tout au long du roman. Respiration (haletante) dans le récit, ces interludes angoissants interrogent : qui est cette mystérieuse femme, retenue contre son gré ? Et quel est son rapport avec l’histoire ?

Réservoir-dock de pop-culture

Les puristes reconnaîtront par ailleurs en Julian Hirtmann, tueur psychopathe et meilleur ennemi de Servaz, le célèbre Hannibal Lecter (personnage créé par le romancier Thomas Harris). Références en creux, références explicites, tous les moyens sont bons pour dresser une carte exhaustive de la culture contemporaine, baignée dans la pop-culture (Breaking Bad) et dans la culture légitime.

Ce mélange des références culturelles, que les sociologues contemporains appellent « l’omnivorité culturelle » (Peterson), déborde l’intrigue et sous-tend la problématique du roman. Hirtmann, éduqué, ancien procureur de Genève, est amateur de Mahler, compositeur autrichien du XIXe siècle. Passion que nourrit également… le commandant Servaz. L’affrontement entre les deux personnages vire au choc des cultures : l’univorité culturelle représentée par Hirtmann, qui ne jure que par Mahler, contre l’omnivorité culturelle du policier, capable d’écouter (ou de supporter, selon le cas) nombre de genres musicaux. Géographie fictive, espace mental torturé, « Sud-Ouest fantasmé », il s’agit de « reconstruction, de syncrétisme du réel » selon l’auteur.

Ancien douanier, Minier n’hésite pas à faire passer des citations en contrebande. Son roman est saturé de références qui composent une ode au savoir, d’où qu’il vienne. Il cite dans la vie comme il cite dans ses romans : Nabokov, Hemingway, Borges, Kundera, Clive Barker. Pour le plus grand plaisir des collectionneurs de connaissances.

Vincent Bilem.

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