Le Baal macabre de Christine Letailleur à La Colline

Christine Letailleur met en scène la célèbre pièce de Bertold Brecht au théâtre La Colline. Un spectacle aussi funèbre que fulgurant, incarné par le bouleversant Stanislas Nordey. 

Jusqu’à sa mort, le dramaturge allemand Berthold Brecht n’a jamais cessé de réécrire Baal, donc il existe officiellement cinq versions. C’est la première, celle de 1919, la plus crue et la plus violente qu’a choisi de mettre en scène Christine Letailleur au théâtre de La Colline, à Paris. Traduite de l’allemand par Eloi Recoing, elle dépeint, dans une langue lyrique et ciselée, l’errance de Baal, poète maudit dont le nom est emprunté à une divinité solaire et maléfique. Pour ce rôle, elle a élu Stanislas Nordey avec qui elle avait déjà collaboré dans La philosophie dans le Boudoir ou encore Hinckemann. Un rôle taillé sur mesure pour le directeur du TNS dont le physique malingre et la voix caverneuse coïncident étrangement avec l’incandescent héros brechtien.

De feu, de flammes

Des lettres de feu apparaissent sur scène : B-A-A-L. Rouges comme l’enfer sur un immense tableau noir, elles donnent la couleur de la pièce : ce sera rouge sang, couleur de la violence et de la damnation, couleur de la colère et de l’exécration. Dans la première scène, Baal est félicité pour ses poèmes par Mech, un riche négociant, dont il refuse pourtant les louanges. Seul contre tous, il réclame à boire, des chemises blanches et s’en va en tournant le dos aux bourgeois. Ce sera le début d’une errance sans fin, d’un refus d’appartenance et d’une quête de jouissance qui ne connaîtra aucune limite. Dans les mots de Baal transparaît le Brecht d’après-guerre, révolté contre la bourgeoisie et avide de poésie. A l’instar du dramaturge dont il est l’alter-ego, Baal fuit sous la voûte étoilée et n’a plus cure de rien. Il est, voilà tout. « Baal, c’est Brecht jeune, explique Christine Letailleur, on sent qu’il est attiré par ces poètes qui ont une vie, je dirais, anticonformiste, immorale (…). Le Poète, pour Brecht, c’est quelqu’un qui vit son immoralité (…), il est autrement que le modèle que la société voudrait qu’il soit.[1] » Baal est un poète, Baal est un démon, Baal consomme et se consume sans ne se soucier ni de rien, ni de personne. Il injurie le monde et « pisse dans les pissotières de l’aube ». Ivre de sexe et d’alcool, il tue, vole, bouffe, viole, écrase ceux qui l’aiment et détruit, plus violent et plus sauvage que jamais. Tranchant comme une lame de rasoir, il n’a plus aucunes limites : il est la transgression même. Dans ce rôle, Stanislas Nordey est fulgurant. Après avoir fait ses preuves dans « Hinkemann », il montre une fois de plus que la collaboration avec Christine Le Tailleur est fructueuse. Sa longue silhouette vampirique et tourmentée épouse à merveille les contours de Baal et sa diction époumonée, chuintante se mêle avec justesse aux mots du poète. Son compagnon de route, Ekart, incarné par Vincent Dissez lui donne corps, dans la pièce comme sur scène, et tout deux flamboient. Il capte alors – deux heures trente durant -, l’attention du spectateur tendu comme une corde, pressé en tous sens et violenté par des mots, des cris et des actes de plus en plus impitoyables.

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Une mise en scène flamboyante

De larges panneaux de bois encadrent la scène. Tantôt ils se changent en bistrot, tantôt en cabaret, tantôt ils ne sont plus que des murs sombres contre lesquels viennent s’écraser les cris de Baal. Des ombres chinoises s’agitent au loin sur un tableau noir. Une forêt. Un escalier de fer dans lequel déambulent les personnages. Un bruitage de vent, léger, dans le lointain. C’est une nuit éternelle qui tombe sur La Colline. Une nuit étoilée, une nuit terrifiante qui donne à la pièce toute sa beauté. Orchestrée par Emmanuel Clolus, la mise en scène est – paradoxalement- aussi spectaculaire que dépouillée. La musique est loufoque ou grinçante, entre le cabaret déluré et la forêt effrayante. Comme revêtue de rouge et de noir, entre le clair et l’obscur, la pièce se déploie dans un jeu d’ombres et de lumières faméliques. C’est l’œuvre de Stéphane Colin, éclairagiste ingénieux et fidèle complice de Christine Letailleur. Le dispositif scénique amplifie ainsi l’angoisse prégnante dans Baal, jusqu’à la rendre sublime dans son atrocité. Avec cet escalier étrange, les personnages se courent après, se fuient les uns les autres, ou s’abritent, parfois dans la nuit peuplée d’ombres. Baaaal ! Baaaal ! Le cri est incessant et retentit tout au long de la pièce comme une imprécation, un anathème, une malédiction. Cri des femmes, écho sépulcral des filles qu’il violente. Cri de la mère qu’il tourmente. Cri des hommes qu’il accable. Et cri final, d’un Baal maudit condamné au néant et à la destruction. Brecht dit s’être inspiré de François Villon, poète voyou du Moyen-Age, ou encore d’un Rimbaud juvénile et ardent, mais c’est de Dom Juan qu’il se rapproche le plus avec cette fin fulgurante et tragique. Un éclair, puis la nuit.

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Incessante théâtralité                      

Les images parfois sont dures, mais la poésie est toujours là, omniprésente. Comme s’il n’y avait plus que les étoiles aux cieux, le vent dans les arbres et la douceur de la forêt face aux humains. Les actes sont crus mais les mots sont ardents. Baal, c’est Brecht : frénétique et génial à la fois. Tourmenté au plus profond de lui-même, mais si incroyablement lyrique, le dramaturge avait à peine vingt ans lorsqu’il écrit cette pièce. C’est un Brecht d’après-guerre, terrassé par la mort et habité par un nihilisme noir. La traduction d’Eloi Recoing, sans fard, donne à voir le scandale et la démesure de l’auteur dans sa plus crue nudité et dessine avec Baal, le visage de l’absolue transgression. Il n’y a aucune leçon à tirer de la pièce, juste des mots, des images rouges et noires, une pâle lumière sur des visages émaciés et des mots, toujours des mots qui s’échappent de la gueule avide de Baal, poète maudit et figure libre – à jamais.

C.P

[1] Entretien avec Christine Letailleur : http://www.theatre-video.net/video/Baal-entretien-avec-Christine-Letailleur

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