Le Baal macabre de Christine Letailleur à La Colline

Christine Letailleur met en scène la célèbre pièce de Bertold Brecht au théâtre La Colline. Un spectacle aussi funèbre que fulgurant, incarné par le bouleversant Stanislas Nordey. 

Jusqu’à sa mort, le dramaturge allemand Berthold Brecht n’a jamais cessé de réécrire Baal, donc il existe officiellement cinq versions. C’est la première, celle de 1919, la plus crue et la plus violente qu’a choisi de mettre en scène Christine Letailleur au théâtre de La Colline, à Paris. Traduite de l’allemand par Eloi Recoing, elle dépeint, dans une langue lyrique et ciselée, l’errance de Baal, poète maudit dont le nom est emprunté à une divinité solaire et maléfique. Pour ce rôle, elle a élu Stanislas Nordey avec qui elle avait déjà collaboré dans La philosophie dans le Boudoir ou encore Hinckemann. Un rôle taillé sur mesure pour le directeur du TNS dont le physique malingre et la voix caverneuse coïncident étrangement avec l’incandescent héros brechtien.

De feu, de flammes

Des lettres de feu apparaissent sur scène : B-A-A-L. Rouges comme l’enfer sur un immense tableau noir, elles donnent la couleur de la pièce : ce sera rouge sang, couleur de la violence et de la damnation, couleur de la colère et de l’exécration. Dans la première scène, Baal est félicité pour ses poèmes par Mech, un riche négociant, dont il refuse pourtant les louanges. Seul contre tous, il réclame à boire, des chemises blanches et s’en va en tournant le dos aux bourgeois. Ce sera le début d’une errance sans fin, d’un refus d’appartenance et d’une quête de jouissance qui ne connaîtra aucune limite. Dans les mots de Baal transparaît le Brecht d’après-guerre, révolté contre la bourgeoisie et avide de poésie. A l’instar du dramaturge dont il est l’alter-ego, Baal fuit sous la voûte étoilée et n’a plus cure de rien. Il est, voilà tout. « Baal, c’est Brecht jeune, explique Christine Letailleur, on sent qu’il est attiré par ces poètes qui ont une vie, je dirais, anticonformiste, immorale (…). Le Poète, pour Brecht, c’est quelqu’un qui vit son immoralité (…), il est autrement que le modèle que la société voudrait qu’il soit.[1] » Baal est un poète, Baal est un démon, Baal consomme et se consume sans ne se soucier ni de rien, ni de personne. Il injurie le monde et « pisse dans les pissotières de l’aube ». Ivre de sexe et d’alcool, il tue, vole, bouffe, viole, écrase ceux qui l’aiment et détruit, plus violent et plus sauvage que jamais. Tranchant comme une lame de rasoir, il n’a plus aucunes limites : il est la transgression même. Dans ce rôle, Stanislas Nordey est fulgurant. Après avoir fait ses preuves dans « Hinkemann », il montre une fois de plus que la collaboration avec Christine Le Tailleur est fructueuse. Sa longue silhouette vampirique et tourmentée épouse à merveille les contours de Baal et sa diction époumonée, chuintante se mêle avec justesse aux mots du poète. Son compagnon de route, Ekart, incarné par Vincent Dissez lui donne corps, dans la pièce comme sur scène, et tout deux flamboient. Il capte alors – deux heures trente durant -, l’attention du spectateur tendu comme une corde, pressé en tous sens et violenté par des mots, des cris et des actes de plus en plus impitoyables.

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Une mise en scène flamboyante

De larges panneaux de bois encadrent la scène. Tantôt ils se changent en bistrot, tantôt en cabaret, tantôt ils ne sont plus que des murs sombres contre lesquels viennent s’écraser les cris de Baal. Des ombres chinoises s’agitent au loin sur un tableau noir. Une forêt. Un escalier de fer dans lequel déambulent les personnages. Un bruitage de vent, léger, dans le lointain. C’est une nuit éternelle qui tombe sur La Colline. Une nuit étoilée, une nuit terrifiante qui donne à la pièce toute sa beauté. Orchestrée par Emmanuel Clolus, la mise en scène est – paradoxalement- aussi spectaculaire que dépouillée. La musique est loufoque ou grinçante, entre le cabaret déluré et la forêt effrayante. Comme revêtue de rouge et de noir, entre le clair et l’obscur, la pièce se déploie dans un jeu d’ombres et de lumières faméliques. C’est l’œuvre de Stéphane Colin, éclairagiste ingénieux et fidèle complice de Christine Letailleur. Le dispositif scénique amplifie ainsi l’angoisse prégnante dans Baal, jusqu’à la rendre sublime dans son atrocité. Avec cet escalier étrange, les personnages se courent après, se fuient les uns les autres, ou s’abritent, parfois dans la nuit peuplée d’ombres. Baaaal ! Baaaal ! Le cri est incessant et retentit tout au long de la pièce comme une imprécation, un anathème, une malédiction. Cri des femmes, écho sépulcral des filles qu’il violente. Cri de la mère qu’il tourmente. Cri des hommes qu’il accable. Et cri final, d’un Baal maudit condamné au néant et à la destruction. Brecht dit s’être inspiré de François Villon, poète voyou du Moyen-Age, ou encore d’un Rimbaud juvénile et ardent, mais c’est de Dom Juan qu’il se rapproche le plus avec cette fin fulgurante et tragique. Un éclair, puis la nuit.

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Incessante théâtralité                      

Les images parfois sont dures, mais la poésie est toujours là, omniprésente. Comme s’il n’y avait plus que les étoiles aux cieux, le vent dans les arbres et la douceur de la forêt face aux humains. Les actes sont crus mais les mots sont ardents. Baal, c’est Brecht : frénétique et génial à la fois. Tourmenté au plus profond de lui-même, mais si incroyablement lyrique, le dramaturge avait à peine vingt ans lorsqu’il écrit cette pièce. C’est un Brecht d’après-guerre, terrassé par la mort et habité par un nihilisme noir. La traduction d’Eloi Recoing, sans fard, donne à voir le scandale et la démesure de l’auteur dans sa plus crue nudité et dessine avec Baal, le visage de l’absolue transgression. Il n’y a aucune leçon à tirer de la pièce, juste des mots, des images rouges et noires, une pâle lumière sur des visages émaciés et des mots, toujours des mots qui s’échappent de la gueule avide de Baal, poète maudit et figure libre – à jamais.

C.P

[1] Entretien avec Christine Letailleur : http://www.theatre-video.net/video/Baal-entretien-avec-Christine-Letailleur

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Minier, mine de rien

Derrière ses yeux clairs et son air décontracté se cache un maître de la peur. Rencontre avec Bernard Minier, écrivain de thriller qui entend bien renouveler le genre.

« Allez-y, dégainez » lance Bernard Minier d’un air crâne. Une chemise en jean ouverte sur un t-shirt à message, une barbe de trois jours et un sourire franc, l’écrivain de 56 ans semble avoir étudié les codes d’une démarche décontractée. Cette classe d’apprentis journalistes ont-ils aimé son roman ? Seront-ils provocants ou curieux, critiques ou caressants ? Il préfère éviter les mystères et plonge rapidement dans le vif du sujet : « alors, des questions ? ». C’est d’abord son parcours qui intrigue le plus. Après avoir été contrôleur des douanes dans les Pyrénées – terre natale dont il lui reste l’accent-, Bernard Minier est arrivé bien tard dans le monde du polard : « j’écris depuis très longtemps mais pas des histoires d’horreur. J’ai une passion pour la poésie et la science-fiction ». Passionné par la lecture, il fait des études « peu fructueuses » et se considère longtemps comme « un Kafka mineur », qui n’ose pas envoyer ses manuscrits à une maison d’édition, mais qui ne cesse d’écrire. Aventureux dans l’âme et nourri de milles bouquins, Minier part pour l’Espagne et vit une époque « à la Kerouac » qui mêle histoires noires et douces errances. De retour en France, il prend un poste dans l’administration, jusqu’à ce qu’un jour, il participe à un concours de nouvelles. Il obtient, non sans surprise le premier prix et « c’est là que tout commence ».

Sur l’autoroute de l’écriture 

Son premier roman Glacé, s’écoule dès la première année à quelques 45 000 exemplaires. Pas mal, pour un auteur qui a « tenté le polar complètement par hasard », comme un simple « exercice de style ». La recette est pourtant simple. Un héros médiocre mais attachant, un lieu à donner des frissons, un crime sanglant (« mais comme la viande, il faut que ce soit de bonne qualité »), un soupçon de sexe et trois bonnes louchées de morbidité. Tout est réuni pour capter l’attention du parfait lecteur de romans de gare. De la couverture bleue verglacée au titre concis et tranchant, Minier semble avoir élaboré le guide du parfait- nanar, « si ça marche tant mieux, sinon tant pis ». Etrange, pourtant, pour un homme qui rêvait d’être « Nabokov ou Gombrowicz » et qui confesse avec humour n’être « qu’un nain de plâtre à leurs côtés ». Lite de la littérature « blanche » et écrire des romans « noirs », cela existe. « Je relis beaucoup Thomas Bernhardt, Nakokov, Xavier Marias, Molino, Jonathan Coe… mais assez peu de romans policiers, finalement. » Alors, pourquoi écrire des polars ? « J’ai toujours été fasciné par les érudits car je ne suis pas du tout comme ça. Mais je suis aussi totalement attiré par les avant-gardes : le métal, les mangas… j’ai essayé d’incarner ces deux pôles. » esquisse l’auteur. Difficile à saisir, Bernard Minier semble jouer sur deux fronts. A lire ses romans, on croirait que derrière les lignes se cache un horrible bonhomme pétri de vices et fasciné par la violence. Pourtant, l’auteur a bien  quelque chose de résolument sympathique – et d’humain, oui.

« Au commencement était la peur »

Après Glacé, Minier se lance dans une nouvelle aventure et délaisse sa France natale pour inventer une fiction à l’américaine. « Je suis sur une espèce d’autoroute et j’essaie de faire en sorte que chaque roman soit différent » explique l’auteur qui semble aimer parler par métaphores. Une Putain d’histoire reçoit une critique positive de la part de la presse, ainsi que -cerise sur le polar- le prix Cognac du roman policier. L’histoire se situe sur une île du Pacifique – topos parfait pour un crime-, à une heure du continent. Le personnage principal, Harry, est un garçon de seize ans dont la petite amie est retrouvée noyée dans un filet de pêche. Le roman se déploie entre retournements de situations et complots glauques, scènes de violence et mimétisme d’un langage teenager. Pour l’auteur, l’important est de « provoquer des mots, des réactions ». Minier use ainsi à outrance du vocabulaire de la peur afin de susciter le frisson du lecteur – « livide, exsangue, désorienté, atroce, fiévreux et rauque » trônent ainsi sur la même page, sans douci d’hyperbolisme ni de kitsch lugubre. Si l’intrigue est bien ficelée, le résultat est pourtant un triste cliché surplombé d’un plot twist macabre qui décrédibilise toute indulgence éprouvée à quelques rares instants de lecture.

Le polar, une nouvelle Comédie Humaine

Pour écrire son roman, Bernard Minier a effectué un voyage à Seattle afin de mettre à nu la jeunesse américaine comme ses modèles, Mark Twain ou Salinger : « j’ai rencontré des shérifs, des adolescents ; je voulais aller à la source. Le langage que j’ai utilisé est celui que j’ai entendu et que j’ai lu. » Soucieux de se placer dans la tradition du roman policier comme Stephen King qu’il considère comme « le Balzac moderne », il développe alors une écriture qu’il juge « cinématographique ». En voulant imiter l’américain, Minier met pourtant à mal le langage. « Tu veux me faire croire que c’est une coïncidence : toi et tes potes qui déboulez chez nous, et quelques jours après, une descente de keufs ? Tu me prends pour un crétin ? » Phrases concises, jurons sauce américaine et langage « d’jeun’s », tout y passe : « aïe, suce ma bite connard » Elégant. Juste pour le plaisir : « Harry, tu es sûr qu’on est toujours amis ? Aussi sûr que tu les aimes avec des gros nichons, mon pte, j’ai dit ». Mine de rien, Minier s’est pourtant forgé un style qui a (plus ou moins) conquis le public hexagonal – et pas seulement. Glacé sera bientôt sur les écrans par Gaumont. L’auteur se dit reconnaissant et excité de voir ses personnages incarnés à la télévision.

Quand vient l’heure des bilans, l’auteur remarque : « après vingt-cinq ans de contrôleur des douanes, je suis content, j’ai acquis une assurance que je n’avais pas car en écrivant à son compte, on est plein de doutes ». Après une fiction en France et une autre en Amérique, le suspens vis-à-vis du prochain thriller est intact : « l’écriture m’excite toujours autant, mais il y a toujours un moment où on a envie de faire autre chose ». Soucieux de conclure en beauté, Bernard Minier clôt la rencontre sur un dernier conseil : « il faut être très exigent dans les grandes comme dans les petites choses ». Et pour les futurs écrivains, n’oubliez pas, « il faut se méfier des clichés ». Ah bon.

 

Un éternel soleil

Dans Eternal Sunshine of the Spotless mind, l’insaisissable Michel Gondry conjugue rêve et réalité en inventant Lacuna, un procédé pour effacer quelqu’un de sa mémoire.

WINSLET CARREY

« Laissez- moi ce souvenir, juste celui-là ! » Les images tourbillonnent, se mêlent les unes aux autres, puis s’effacent. « Clémentine, Clémentine ! »  Joël court, effaré, et cherche autour de lui, un souvenir auquel se raccrocher : une promenade sur un marché, un petit matin au lit, une rencontre dans un train… Un souvenir de Clémentine, une scène – lumineuse ou triste, belle ou terrible -, pourvu qu’elle demeure, pourvu qu’on ne l’arrache pas de sa mémoire. Mais les couleurs peu à peu s’estompent, le rythme s’accélère et les plans se floutent, à l’instar de son esprit dans lequel on efface un à un, les moments passés avec Clémentine. Dans ce film, Gondry invente une méthode à éradiquer les souvenirs. Lorsque Joël apprend que Clémentine l’a effacé de son esprit, il entreprend lui aussi l’opération Lacuna auprès du docteur Mierzwiack. Elle consiste à effacer toutes les traces d’une personne dans son esprit, toutes, jusqu’à la dernière. Mais à mesure que les blessures s’estompent, resurgit aussi la beauté de leur histoire. « Je veux qu’on arrête tout, je veux qu’on arrête d’effacer. Vous m’entendez ? Je veux plus continuer, je veux qu’on arrête l’opération !» Dans cette scène, Joël se retrouve au cœur d’un gigantesque labyrinthe mémoriel : les plans, parfois tournés en arrière, le montrent essayant de lutter non plus contre ses souvenirs et leur poids douloureux, mais pour les conserver – quel qu’en soit le prix. Il nage dans un océan où se mêlent passé et présent, instants chéris et regrets, et entame une lutte contre Lacuna, contre lui-même.

A l’image du film, cette scène nous livre une réflexion sur l’amour, inévitablement lié à la perte et à l’oubli. Gondry questionne la force mélancolique des images qui font – ou ont fait – tout le sel d’une relation. Il propose, à travers la course effrénée de Joël dans sa mémoire, une expérience cinématographique, sensorielle et philosophique qui rappelle au spectateur que si l’on dit « bienheureux les oublieux » – les souvenirs, eux aussi sont lumineux.

Molly Nilsson : Dahlia noire

 “What I feel inside / Although i´m older now
There´s still an emptiness / That´s never letting go somehow. “
Molly Nilsson, 1995

 

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Tout en rêveries contemplatives et en percussions évaporées, l’ovni Molly Nilsson poursuit ses explorations musicales avec « Imagination », un sixième album fidèle à son univers rétro-futuriste. Rencontre avec une étrange créature, tout droit sorti de la dream-pop des années 80.

Iconique

Il y a chez Molly Nilsson quelque chose d’insolent qui ne laisse de fasciner. Hypnotique mais froide, élégante mais lointaine, elle laisse flotter derrière elle – dans les sillons de son long manteau léopard- une essence capiteuse et terriblement grisante. Depuis « These things these times » (2008), la voix de Molly Nilsson essaime des mélodies lentes et ténébreuses servies sur des orchestrations aussi évaporées qu’un ciel berlinois en hiver. Suédoise de naissance, Molly Nilsson s’est installée dans la capitale allemande il y a dix ans pour créer un label, Dark Sky Association avec lequel elle a autoproduit ses cinq albums. Indépendante jusqu’au bout, la chanteuse échappe à toute comparaison – à l’exception peut-être d’Ariel Pink, pour son côté pop édifié sur fond de tristesse contemporaine. Comme lui, Molly Nilsson tire l’écriture vers des chemins mystérieux, entre la balade dreamy et l’ode au synth-wave – ce genre né de la nostalgie des années 80, qui mêle les vieux synthés à des éléments modernes. Chez elle, les textures sont soyeuses et les rythmes, bien que répétitifs, emportent l’auditeur dans des contrées où règne l’indolence. Les mélodies sont sobres, presque naïves, et la voix explore des nuances de blanc sur des synthétiseurs saturés jusqu’à la douceur. Parfois dissonante, Molly a la voix de son physique : grave bizarre et terriblement lunaire.

Lunatique

Justement, c’est un duo avec John Maus, « Hey Moon » qui l’a fait connaître. Mais on oublie souvent d’où vient la chanson et parfois même, seul le nom de Maus reste en mémoire. Pourtant, Molly a déjà cinq albums à son actif, et Zénith, paru en septembre 2015 a déjà tout d’un album culte. A Berlin, elle se produit au Berghain, mais ailleurs, on la retrouve à jouer dans des petites salles intimistes et poussiéreuses. Comme si pour Molly, c’était tout ou rien. Seule sur scène, elle se campe derrière le micro et remue à peine son grand corps de liane toujours vêtu de noir. Elle a des yeux clairs et perçants, des cheveux blond platine et des lèvres couleur framboise écrasée. Elle ne sourit pas, elle rigole très peu : « Dark Sky », finalement, lui va bien. Elle scrute le public d’un air chavirant et essaime quelques anecdotes avec une voix monotone et un ton linéaire. Des histoires de toilettes dans un train, de Whisky Sour, et d’ordinateur (à développer ou préciser). Une obsession sans doute, qui lui a inspiré le titre « 1995 », une ode rétro-futuriste aux années Microsoft. « J’avais dix ans à l’époque, Windows c’est toute mon enfance et j’aime chanter les moments passés, comme les histoires d’amour ratées ». Elle invite une amie saxophoniste à jouer à ses côtés et comme sur la vidéo qu’elles ont conçu toutes deux, l’instrument donne un peu de relief aux mélodies que le côté synthétique rend parfois redondantes. Après une dizaine de chansons choisies spontanément « bon, je vais jouer celle-ci, parce que je n’arrive pas à charger l’autre sur mon ordinateur », Molly s’en va, comme si de rien n’était. Elle ne fait même pas de bis, elle s’en fiche.

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Mélancolique

Molly Nilsson accompagne ses chansons de vidéos bricolées-main sur le mac qui lui fait office à la fois d’orchestre et de meilleur ami sur scène. Entre concours de grimaces -comme dans « Ugly »- et balades berlinoises – on pense à « 8000 Days », ses vidéos nous plongent au cœur d’un univers constitué de nostalgie et de kitsch, de romance et d’humour noir. Pour cette fille de graphiste, l’image est inséparable du son. Manifestement, Molly aime le flou, la nuit, le métro, les formes géométriques et les chats. De déambulations en déambulations, elle nous emporte d’Atlantis à Stockholm, d’Istanbul à Buenos Aires où elle s’est installée en 2014. L’Argentine semble lui réussir : dans sa dernière vidéo, « About somebody », extrait de l’album Imagination (26/05), Molly sourit. Ça lui va bien, à Molly. « On me voit parfois comme une princesse de glace avec les yeux pleins de mélancolie, mais ce n’est pas vraiment ça. » Alors, qu’est-ce ?

On la recroisera plus tard dans le public, son manteau léopard jeté lascivement sur les épaules, une bière à la main. Etrangement proche mais irrémédiablement lointaine, ces mots de Baudelaire épousent à merveille son univers pop-gothique : « en elle le noir abonde ». Et Molly Nilsson, « suspendue au fond d’une nuit » est définitivement à l’image de la lune : « sinistre, mais enivrante ».

« Imagination », sorti le 26/05 chez Dark Side Association.

 

Twisting before shouting ?

«J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés, hystériques, nus…» Lorsqu’on regarde les clichés de Nan Goldin, on croit toujours entendre des échos d’Allen Ginsberg. Comme celle du poète, l’oeuvre de la photographe brosse le portrait d’une génération rebelle et fiévreuse, constituée de punks, de junkies, de prostituées et de transsexuels. Twisting at my birthday Party est pourtant une des rares photos où perce un semblant d’insouciance. Elle est issue de La ballade de la dépendance sexuelle (1986), une série de 700 diaporamas qui saisit avec autant de grâce que de violence le New-york Underground des années 70.

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Twisting at my birthday party, New York City 1980 The Ballad of Sexual Dependency, Aperture, 2012

© Nan Goldin, Twisting at my birthday party, New York City 1980, from The Ballad of Sexual Dependency 

Sur cette photo, Nan Goldin fête ses 27 ans. Dans son petit appartement, les cartons s’entassent et des bibelots kitsch ornent les murs. Ses invités – qu’elle appelle familièrement « sa tribu » – fument, twistent pieds-nus et mangent du gâteau. Une fête comme les autres. Pourtant, si la couleur est vive et si les tons sont crus, le cliché dégage une certaine mélancolie. Chez Nan Goldin, les teintes chaudes évoquent toujours une violence latente, une tension sourde. De même, les regards sur ses clichés se font toujours fuyants, à l’image de cette jeune fille aux yeux charbonneux et au teint pâle qui allume une cigarette. Tout se passe comme s’il fallait se dépêcher de saisir cette jeunesse que le sida et la drogue décimeront. Comme s’il fallait danser, et s’étourdir pour oublier le reste. Alors Nan Goldin twiste et photographie ses invités avec une urgence de vivre que seuls connaissent les mutilés, pour se rappeler qu’un jour, elle a eu 27 ans et que l’avenir était encore flou.

Grosse bouffe, petit selfie

Adieux veaux, vaches et cochons, bonjour gras selfies et comptes instagram à la panse bien pleine !

Il faut avouer que notre instinct de chasseur-cueilleur s’est pris un sacré coup. Adieu veaux, vaches et cochons : maintenant que le net est devenu un vaste festin, nul besoin d’aller traquer le gibier. Ce sont les images que l’on chasse, et les like que l’on récolte.

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Ainsi fonctionne la chaîne instagramentaire : armé du hashtag #Foodporn, le foodista, à l’affût traque le plus architectural des cupcakes, braconne la plus dégoulinante des quatre-fromages, et décoche ici et là un like qui cautionne son exhibition. Contraction de « food » et de « pornography », ce hashtag est en effet l’un des plus populaires sur la toile. Pas moins d’un million de #Foodporn se balade sur Instagram entre de colossaux cheeseburgers et une énième gaufre croulante sous la chantilly.

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Portant, si le Foodporn désigne à l’origine une mise en scène de son gueuleton le plus gras, on dirait bien que le net tout entier est devenu une vitrine de bouffe, et le terme « foodporn » s’est étendu à tout ce qui touche, de près ou de loin à la nourriture. Un ami qui twitte depuis le resto, l’affriolant prospectus Picard, les publicités dans le métro : tout est photographié, retouché, exhibé. L’eau à la bouche et le twitt à la main, le voyeurisme n’a plus de limites : on peut désormais manger avec les yeux à toute heure du jour ou de la nuit, et mieux encore, faire le tour du monde des saveurs depuis son canapé.

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Mais alors, qu’est-ce que c’est que cette tendance bizarre qui fait refroidir les plats dans l’assiette et grincer des dents celui qui patiente, face à vous, au restaurant ?

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Peut-être le Foodporn fait-il appel à notre instinct de voyeur. Il instaure peut-être une nouvelle forme de pornographie. Lorgner les courbes généreuses de cette mozzarella. Un sexo-trip fantastique sur ce gâteau à triple étage qui vous fait de l’œil derrière l’écran ?

Peut-être les foodistas sont-ils des amateurs de peinture classique. Désemparés par l’extinction de la nature morte, ils exhibent alors en gros plan photographique ce qui finira dans leur estomac. La Raie de Chardin, Les asperges de Manet sont peut-être les aïeux de vos frites exhibées sur la toile. Oui, c’est bien cela : les foodistas ne sont au fond ni des gourmands, ni des pornographes. Ce sont des esthètes.

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Floris Van Schooten © RMN-Grand Palais / Franck Raux

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Les 14 cadeaux les plus improbables (mais véridiques) reçus à Noël

En image, les 14 cadeaux les plus WTF reçus pour Noël.

Du manque d’inspiration naît parfois une créativité débordante. La preuve en est avec Noël. Un livre, une montre, un parfum ? So boring ! Dans certaines familles, les paquets au pied du sapin se révèlent beaucoup plus….fantaisistes. Découvrez en image les cadeaux les plus WTF reçus pour Noël. Attention, tout est vrai.

  • Des chaussons thermo-relaxants « à l’avoine et à la lavande »

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Parce que « l’hiver est dur » et qu’on a tous « un petit côté bien-être », l’idée cadeau est évidente (comment ne pas y penser) : des chaussons qui chauffent au micro-onde et qui sentent l’avoine et la lavande. Selon ma tante, « c’est original » et « ça tient chaud, hein !« 

  • Des mouchoirs en papier avec un design « drapeaux de l’Angleterre

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Parce que ma grand-mère, qui sèche toujours devant ce vide intersidéral à combler sous le sapin, « a trouvé ça mignon » : un pack « 15 paquets de mouchoirs » avec motif spécial rouge et bleu. En prime, les slogans « God save the Queen » et « I love London ». Quand vient le petit rhume post-Noël : thank you grand’ma !

  • Une poubelle

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C’est vrai qu’il existe des modèles plutôt funky. Cf. « Satin rouge ». Mais retenez la leçon post-Noël numéro 2965934 : ne pas emménager juste avant Noël. (Option dérivée : les torchons, la bouilloire, le grille-pain…etc).

  • Le coffret cadeau DVD Napoléon « la grande épopée »

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« Napoléon, de l’ascension à la chute » au cas où l’ennui pointerait son nez après les fêtes et où vous décideriez d’acheter une télé pour inaugurer en grande pompe ce cadeau.

  • Une râpe pour les pieds

rp005Pour profiter en douceur des chaussons thermo-relaxant reçus l’année précédente, vient ensuite la râpe pour les pieds. En souscrivant à l’option BEST FAMILY, vous pourrez aussi recevoir la crème exfoliante.

  • Une boîte de Pilchard « à la tomate et à l’huile végétale »

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Après les années crème de marron, la tentative pâte à tartiner Leader-Price et – nette amélioration ! – les Noël Ferrero Rocher, grand-mère a décidé d’innover. Un vent maritime de modernité souffle sur Noël.

  • Une maryse.

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Une maryse, c’est une cuiller en silicone qui racle la pâte des gâteaux. Surnommée la « cuillère lèche-tout« , elle est un véritable cauchemar pour les enfants parce qu’elle ne laisse rien de la pâte a gâteaux. En cadeau pour Noël, c’est « parce que tu aimes bien cuisiner ».

  • Un petit livre sur les dieux grecs « 8 ans et + »

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Parce que tu as fait des études supérieurs en lettres classiques option hardcore, ton petit penchant pour la Grèce antique n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd ! Sous le sapin, (par Zeus !) un ABC des dieux grecs pour les enfants. Qui est Hercule ? Qui est Athéna ? Te voilà désormais incollable, plus besoin d’aller en cours.

  • Une mini poêle pour faire cuire un œuf sur le plat

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Quelques années après la maryse, le fouet, la louche et le moule à flans, mon attirail culinaire s’est vu compléter par une « mini-poêle » pour faire cuire UN œuf-sur-le-plat. 12cm de diamètre, 12 cm de pur génie !

  • Le CD d’Anastacia

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Parmi les invendus de La Fnac se cachent quelques merveilles « à prix réduit », parfaits pour offrir. Anastacia, chouette pour les voyages en voiture et pour les blind-test années 2000. PS : Sick & tired demeure le meilleur titre de toute sa « carrière.

  • Un stylo

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Tout le monde n’a pas la chance de recevoir une année sur deux un nouveau stylo, parce que « quand on fait des études littéraires, on aime forcément écrire !« 

  • Un guide complet sur « le jogging »

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Un message subliminal ? Une volonté de révolutionner la vie des individus non-sportifs ? Voici un merveilleux bouquin pour apprendre à maîtriser son souffle, courir en pente, accélérer, gérer son asthme….bref, il est resté bien au chaud dans la bibliothèque entre un livre de recettes et des carnets de voyage.

  • Un CD « le chant des baleines »

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Pour accompagner les moments de douceur passés avec mes chaussons et alterner avec la voix grave Anastacia, le chant des baleines s’impose. De « la baleine et son petit » à « la sirène et la baleine », un moment de relaxation pure.

  • Un dentier-décapsuleur

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Le meilleur pour la fin ! Devenu une star incontestable de toutes les soirées, il sert manifestement plus souvent que l’intégrale Napoléon. Assurément un des meilleurs cadeaux jamais reçu. 

Affaire à suivre…

-Par Camille Poirier  (24 Noël passés et toujours plus de surprises à venir)-