« Se voir en train de regarder » Olafur Eliasson au Musée d’Art Contemporain de Montréal

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Lumière, eau et mouvement, trois ingrédients centraux de l’oeuvre d’Olafur Eliasson, trois éléments qu’il compose pour jouer avec notre rapport au temps et à l’espace. Pour sa première exposition individuelle au Canada, l’artiste danois et islandais nous offre une sélection laconique et révélatrice de son œuvre, perpétuellement intangible. L’occasion pour le Musée d’Art Contemporain de Montréal de revenir sur cette volonté de toujours placer le spectateur au centre de l’expérience artistique, un effort qui anime Eliasson depuis près de vingt-cinq ans.

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Connu en France pour avoir inauguré la Fondation Luis Vitton en 2014 avec son exposition Contact, et sa série d’interventions au palais et jardins de Versailles, Olafur Eliasson multiplie les installations dans l’espace urbain de métropoles internationales. Dans chacune de ses œuvres, le plasticien joue avec les éléments pour élaborer des structures complexes, éphémères et en perpétuelles redéfinitions. L’eau et son mouvement sont des motifs récurrents de ses installations, comme l’illustrent la cascade installée au Grand Canal de Versailles et les icebergs amenés jusqu’à Paris pour la COP21.

L’exposition présentée au Musée d’Art Contemporain de Montréal nous donne un aperçu condensé de cette démarche scientifique caractéristique de l’œuvre d’Eliasson. Plus ingénieur qu’artiste, il se sert d’éléments bruts et purs pour créer des agencements protéiformes. Big Bang Fontaine (2014), se sert d’un faisceau stroboscopique pour figer les pulsations d’un jet d’eau en une sculpture fugitive. Cet instant, qu’il appartient au spectateur de capturer, ne cesse pourtant de lui échapper et se redéfinit constamment sous une autre forme. De même, Beauty (1993), plonge le spectateur dans une immense pièce noire au centre de laquelle chute lentement un fin rideau de bruine, éclairé par un simple projecteur. L’effet produit, celui d’un brasier ardent, captive le spectateur et l’invite à rester actif dans sa réception de l’œuvre. On prend un plaisir fou à jouer avec la distance qui nous sépare de l’objet, à le contourner pour mieux s’en approprier l’effet.

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Beauty (1994)

 

C’est aussi par le mouvement de la lumière qu’Olafur Eliasson place le spectateur au centre de l’expérience artistique. Dans la Maison des ombres multiples, pièce maîtresse de l’exposition du MAC, l’artiste a élaboré un pavillon, labyrinthe d’ombres et de lumières dans lequel le spectateur se perd par sa propre projection colorée. Cette œuvre architecturale, merveilleusement addictive, que l’on découvre sous différents angles change notre approche à la trajectoire dans une salle de musée. L’envie de parcourir l’espace est enivrant, par le simple fait que notre mouvement n’a de cesse d’affecter l’œuvre qui nous est proposée.

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Maison des ombres multiples (2010)

Le refus d’Olafur Eliasson d’ancrer ses œuvres dans un instant fixe et dans un espace défini est un parti pris bienvenu. Avec cette performance perpétuelle, on retire à l’objet artistique son caractère immuable et l’on redonne au spectateur un véritable rôle dans son appréciation. Avec ses installations à la frontière du minimalisme, l’artiste danois et islandais paraît défendre la conception d’un art qui n’existe qu’au travers de sa perception. En rejetant l’idée d’un art indépendant de ceux qui le reçoivent et le vivent, Eliasson permet à ses créations de lui échapper complètement, pour être mieux réappropriées par le public.

Emilien Maubant

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Chapter One : He adored New York City

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L’Île de Manhattan a-t-elle changé dans les presque quarante années qui nous séparent aujourd’hui de la sortie du film de Woody Allen ? Un simple coup d’œil à sa skyline nous indique que oui. Pourtant, son identité visuelle au grand écran est toujours aussi présente. Si le réalisateur new-yorkais a délaissé sa ville depuis plusieurs films maintenant, Manhattan a laissé une emprunte en noir et blanc indélébile sur la pellicule qui compose notre imaginaire filmique commun. À l’occasion de sa ressortie en salle, retour sur un film manifeste d’un genre avec lequel il n’a plus grand-chose à voir.

Manhattan, pourtant comique et romantique, s’inscrit difficilement dans ce qu’on désigne aujourd’hui par comédie romantique. Plus exactement, c’est l’articulation entre ces deux éléments qui le distingue des autres films que l’on associe au genre. Tout l’humour de Quand Harry Rencontre Sally, par exemple, repose sur la connaissance du dénouement amoureux. Le film amuse, car le spectateur sait que malgré leurs multiples chamailleries, Harry et Sally finiront ensemble. Un artifice narratif caractéristique du genre, totalement absent du film de Woody Allen. Si Manhattan fait rire, c’est bien à cause de l’incapacité de ses personnages à se conformer à un quelconque idéal de romantisme,. Isaac, Mary, Yale et Jill, chacun est l’incarnation d’un échec en matière de relations amoureuses. Loin du film d’amour, Manhattan reste un film sur l’amour, l’amour qui aurait dû, mais qui n’a jamais pu. Le romantisme de ses personnages est exalté, un idéal auquel aucun d’eux n’est vraiment prêt à se consacrer.

Ce constat, cohérent au « sous-texte » du film, est exposé de façon très claire dès le monologue d’introduction. Dans cette séquence d’ouverture filmée comme un plan de clôture, Isaac-Woody Allen dénonce une prétendue décadence de la culture contemporaine, pour la contraster immédiatement avec ses prouesses sexuelles. Une juxtaposition qui permet d’introduire au spectateur son personnage comme l’illustration de ce qu’il dénonce. La décadence décrite n’est pas celle des valeurs, mais celle du temps. Woody Allen a trouvé dans Manhattan une façon habile de mettre en scène son irrémédiable névrose de la mort et de sa propre temporalité. Sous couvert de (d’im)maturité, les personnages « adultes » du film rejettent toute pérennité dans leurs relations tout en intellectualisant leurs problèmes. De l’aveu même d’Isaac, le film est une « short story about, um, people in Manhattan who, uh, are constantly creating these real, uh, unnecessary, neurotic problems for themselves ’cause it keeps them from dealing with more unsolvable, terrifying problems about, uh, the universe. » Immatures et égoïstes, les personnages ne sont pas pour autant détestables. Bien qu’engendrée par leurs caprices, la douleur qu’ils ressentent est bien réelle et rappelle celle d’un jeune enfant confronté à ses propres contradictions. Le jeu de Woody Allen en est un parfait exemple dans la dernière scène, lorsqu’il demande à Tracy d’abandonner son projet de comédienne pour rester avec lui, alors que la perspective d’attendre quelques mois lui est tout à fait inconcevable.

S’ils sont incapables de s’ancrer dans une quelconque temporalité, les personnages existent nécessairement dans leur rapport à la ville de Manhattan. Pour filmer la métropole, Woody Allen a fait appel à Gordon Willis, réputé pour son travail de directeur de la photographie dans la trilogie The Godfather. Son talent pour capturer la vie américaine est encore ici manifeste. Si dans les films de Francis Ford Coppola chacun des plans est composé à la manière d’un tableau pour renforcer la prestance des personnages, l’objectif est ici inverse. Il y a quelque chose de très pudique dans la façon dont sont filmés les moments d’intimité entre les personnages. Souvent, des conversations entières se déroulent hors caméra, alors que notre regard se porte sur la ville. Les scènes de la calèche et du planétarium illustrent bien cette réserve face à la sentimentalité. Ils portent également cette idée récurrente chez Woody Allen selon laquelle les relations n’existent qu’en fonction de la ville dans laquelle elles se forment, à défaut de se sceller dans la durée.

C’est là certainement l’héritage le plus conséquent que laisse Manhattan aujourd’hui, mais pas nécessairement au cinéma. C’est désormais bien plus dans les séries télévisées que l’on retrouve ce cadrage à la fois individuel et urbain typique de son cinéma « d’auteur ». Si la comédie romantique est un genre qui peine à se renouveler au grand écran, elle trouve un second souffle allénien dans des séries comme Master of None (Netflix) et Girls (HBO). Que ce soit Aziz Ansari ou Lena Dunham, on retrouve quarante ans plus tard cette même confrontation du créateur-auteur à sa métropole. La ville reste Broadway : ce lieu fixe dans lequel les décors se transforment perpétuellement pour mieux donner vie à des relations amoureuses dont l’identité restera toujours new-yorkaise.

Emilien Maubant

Chérie, je te fumerai jusqu’à en mourir

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Le regard trouble, les pieds butent dans de vieilles canettes de PBR à la recherche d’un fond de bière qui n’aurait pas servi de cendrier improvisé. Le salon toujours embué de la fumée d’une cigarette inextinguible, la fenêtre s’ouvre finalement, et l’air glacial vient givrer les poils des narines. La main finit par se poser sur un paquet de Viceroy King Size, vide. « C’est l’temps d’se rendre au dépanneur ».

Ode to Viceroy de Mac Demarco rappelle une publicité pour cigarettes qui aurait été oubliée dans les cartons d’une agence des années 90. Une VHS délavée, surexposée à la fumée, qui nous réchauffe le cœur et les poumons. Cette esthétique, digne des programmes furieusement dégénérés d’Adult Swim, adoptée par toute une génération de gamins qui ne grandiront jamais. Comme Tim and Eric et autres Dr Steve Brule, Mac Demarco restitue parfaitement le kitsch idiot des années Seinfeld, vestes aux manches bouffantes incluses. Rien ne peut indiquer que la chanson et son clip ont été produits en 2012.

Les couleurs rose et fuchsia saturent les objets filmés au travers d’un objectif fisheye. Le son et l’image s’y trouvent astucieusement associés : les effets de Chorus et Reverb accompagnent les tressautements et distorsions de la bande magnétique. Le clip comme le morceau sont enregistrés avec des outils vieillots que l’on s’imagine acquis dans une « vente de garage ». Sur chacun de ses albums, Mac Demarco joue sur des guitares de mauvaise qualité, les cordes rattachées à la va vite. Pourtant, rien n’est jamais laissé au hasard dans le travail de ce Montréalais originaire de la Colombie-Britannique. L’euphorique débilité, Mac Demarco la revendique et en fait un élément central du personnage qu’il s’est créé, tout comme de sa musique.

Comme pour les cigarettes, Ode to Viceroy exhibe de Montréal tout ce qu’elle a de plus sale et d’excessif.  Mais c’est finalement là ce qui fait tout le charme merveilleusement nocif de ces deux addictions. Un abus enivrant, dont il est heureusement si difficile de s’extirper. Plus qu’une idylle au tabac, cette ode aux Viceroy est une lettre d’amour à Montréal, à ses ruelles et son ambiance. Cette ville chaleureuse et glacée, dans laquelle chaque expiration s’achève en un nuage de fumée.

Emilien Maubant

De l’autre côté de l’espoir, le désespoir ?

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Loin du drame social sur l’intégration difficile des migrants en Finlande, le nouveau film d’Aki Kaurismäki s’apprécie comme une longue chanson de blues : empreint d’une mélancolie certaine, mais constamment ponctué de petites notes qui sortent de la gamme attendue pour lui donner toute sa saveur.

Ce rythme de blues se retrouve dans la structure narrative, très carrée, parfois même rigide de L’autre côté de l’espoir. Le premier tiers du film, un peu lent, voit alterner deux histoires qui viendront se rejoindre inévitablement. Wikhström, en pleine crise de la cinquantaine, quitte sa femme alcoolique et son emploi sobre pour ouvrir un restaurant. De l’autre côté, Khaled quitte la Syrie et rejoint la Finlande pour ouvrir une demande d’asile et retrouver sa sœur disparue. La même impassibilité anime les deux hommes, guère affectés par l’absurdité et la complexité des situations qui se présentent à eux. L’homme d’affaires se retrouve à la tête d’une équipe comiquement inapte, alors que le jeune Syrien se voit refuser l’asile et devient la cible d’un groupe de skinheads.

Ce n’est pourtant pas dans le simple contraste de ces situations que se cache toute la réussite du film. Au contraire, Aki Kaurismäki a la bonne idée de présenter les mésaventures des deux personnages avec la même réserve. Le cinéaste exhibe le passage à tabac de Khaled avec un détachement identique à lorsqu’il filme la petite vie du restaurant. Ainsi, malgré (ou grâce à) leur tonalité différente, les deux récits battent finalement la même mesure et trouvent leur harmonie dans un comique du désespoir particulièrement réjouissant.

Ni cynique ni caustique, l’humour de L’autre côté de l’espoir joue plutôt sur l’absence totale d’expressivité des personnages. La première scène où Khaled raconte son parcours aux services d’accueil du pays en est le meilleur exemple. C’est avec une rigueur toute bureaucratique que le jeune homme est reçu, et c’est avec la même formalité que l’on découvre l’histoire pourtant dramatique du personnage. Cette pudeur, que l’on imagine typiquement finlandaise, se retrouve sur tous les plans de la réalisation, du jeu des acteurs jusqu’à la seule et unique chanson qui ponctue le film. Ce décalage constant entre les enjeux graves du personnage et la sobriété de leur traitement à l’écran confère au film toute son originalité et une véritable identité, surtout lorsque l’on connaît le contexte politique actuel en Europe.

Si le film est foncièrement politique, il ne l’est jamais par le biais de discours engagés. L’autre côté de l’espoir n’est pas un film sur le vivre ensemble, et n’est en aucun cas un appel à dépasser ses différences. Alors que la rencontre entre Wikhström et Khaled aurait pu donner lieu à une fable humaniste et xénophile, il donne plutôt à voir le traitement las et bureaucratique de la crise des migrants. Le film préfère ainsi montrer froidement l’indifférence pragmatique de la société finlandaise aux autres cultures. Le restaurant miteux de Wikhström encapsule en ce sens parfaitement toute cette thématique du film. Dans une volonté de séduire un public jeune, moderne et ouvert, il change constamment de style et passe des harengs en conserve aux sushis, puis à la nourriture indienne. La mixité culturelle est présentée comme une mode, un désir de rester dans l’ère du temps, et c’est ce que dénonce habilement Aki Kaurismäki tout au long du film.

Pourtant, le cinéaste parvient à ne pas tomber dans un cynisme désabusé. L’économie à tout niveau de la réalisation ne suscite pas l’indifférence du spectateur puisque malgré tout, le film n’est pas dénué de véritables sentiments. Les enjeux auxquels font face Khaled sont bien réels, et ne sont jamais minimisés. Au contraire, c’est en les intégrant à un quotidien banal et austère que le réalisateur leur confère tout leur impact. L’autre côté de l’espoir ne signifie jamais vraiment le désespoir. Quoi qu’il leur arrive, les personnages perdurent et continuent de flotter au rythme de cette mélancolique et agréable mélodie de blues.

Emilien Maubant

Loving, l’élégance par la simplicité.

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Innocence, sincérité et douceur: trois termes pour aussi bien décrire une relation amoureuse dévouée que pour expliquer la réussite de Loving. Plutôt que de tomber dans la facilité d’un récit mélodramatique et politique sur la mixité raciale dans une Amérique des années soixante, Jeff Nichols préfère se concentrer sur l’élégance et la simplicité de l’amour qui unit Richard et Mildred Loving.

Confrontés à l’illégalité de leur union, les Loving se trouvent dans l’obligation de quitter l’État de Virginie sous peine d’emprisonnement. Nichols a choisi d’exposer la situation de la façon la plus simple et percutante possible. Après un premier quart d’heure paisible dans lequel est introduit le couple sur le point de se marier, la police fait brutalement irruption pour jeter les deux personnages en prison. Sous le faisceau des lampes torches des policiers, les deux amants que l’on percevait jusqu’ici comme légitimes et insouciants sont transfigurés en criminels. Nichols n’ayant pas voulu expliciter d’entrée de jeu le statut juridique du mariage interracial en Virginie, la scène effraie et permet d’établir la contradiction entre l’innocence de cet amour et la clandestinité à laquelle il se trouve condamné.

Si la passivité et l’incrédulité de Richard Loving peuvent surprendre, elles expriment parfaitement l’aberration de la situation. Bien que le film ait en trame de fond la lutte pour les droits civiques, le statut criminel des Loving n’est jamais véritablement présenté comme une injustice, mais plutôt comme une profonde absurdité. Le film alterne constamment entre la vie de famille presque banale des Loving et les injonctions brutales à légitimer leur union, une dissonance qui suffit à elle seule à porter le message du film. C’est en ce sens que la focalisation sur le quotidien du couple trouve tout son intérêt et permet à Loving de se distinguer des autres films du genre. L’une des meilleures scènes du film illustre brillamment la logique de ce parti pris de la narration : on y voit Michael Shannon en photographe du magazine Life qui, tout comme Jeff Nichols, parvient à capturer avec beaucoup de légèreté la simplicité et l’innocence de cette union.

La sobriété de la réalisation de Nichols permet d’échapper à un traitement sensationnaliste et dramatique de l’affaire Loving v. Virginia, un sujet qui aurait pu facilement s’y prêter. Le film ne contient aucun discours enflammé sur la discrimination raciale, aucun personnage dont la seule fonction serait de mettre en mots la violence et l’injustice dont sont toujours aujourd’hui victimes les populations noires aux États-Unis. Nichols préfère évacuer ces considérations finalement attendues par le spectateur au profit d’un portrait plus intime sur l’innocence. Le succès de cette démarche repose amplement sur la performance juste et mesurée de Ruth Negga, dont la douceur vient contraster habilement avec la nature plus bourrue mais tout aussi sincère de Joel Edgerton. Après Mud et Midnight Special, Loving vient démontrer une fois de plus le talent du réalisateur à tirer le meilleur de ses acteurs.

En choisissant de reléguer la lutte pour les droits civiques au second plan, Jeff Nichols laisse la place à un récit tendre et délicat sur l’amour et la persévérance. Alors que l’État de Virginie remet en cause la légitimité de cette relation, le spectateur ne doute pas une seconde de la sincérité et de la pérennité de leurs sentiments. Une véritable prouesse et une alternative convaincante au drames historiques auxquels nous sommes habitués.

« On veut du cash, du cheddar pis du gouda ambré ». Rencontre avec Les Anticipateurs.

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Souverainisme du Québec, faire un feat. avec Céline, ré-instituer Pauline Marois, écrire une chanson sans être “sapoud”, voilà quelques-uns des éternels combats des Anticipateurs, véritables représentants de l’avant-garde du hip-hop québécois. C’est autour d’un menu « cheese-frite » sans breuvages du Valentine de Longueuil que les quatre MC ont bien voulu nous rencontrer.

Oscillant entre une publicité Coors Light et une affiche de prévention contre le décrochage scolaire, le style vestimentaire des Anticipateurs nous donne un premier aperçu du souci du détail de ces « Kebs de Sorel ». Vêtu d’un pyjama aux couleurs des Habs et coiffé d’un casque à bière, MC Tronel, leader et fondateur du groupe, nous raconte ses débuts.

Les Kebs de Sorel

Originaires de la petite ville de Sorel située au nord de Montréal, on ne sait finalement pas grand-chose du passé trouble et criminel des quatre membres du groupe. C’est lors d’un passage en prison pour trafic de stupéfiants que MC Tronel fait la connaissance de MC Monak, lui-même incarcéré pour proxénétisme. C’est entre ces murs qu’ils décident de fonder le label indépendant Estiktelette Productions. Amour du hip-hop ou besoin urgent de créer une façade pour blanchir leur argent, le mystère reste encore entier aujourd’hui sur les véritables raisons de cette union. Interrogé sur le sujet, Monak ajuste son bandana aux motifs chanvrés et préfère rester évasif :  « prochaine question le big ».

À leur sortie de prison, les deux hommes décident de prendre la chose au sérieux, et partent à la recherche de membres supplémentaires dans l’optique de produire leur premier album. Pour eux, « po’doute », il n’y a qu’à Sorel qu’ils pourront trouver des candidats adéquats. C’est dans le seul et unique club de la ville qu’ils rencontrent Jean-Régis Lavoie , autoproclamé « meilleur enregistreur de voix de toute la Montérégie ». Jean-Régis, enthousiasmé par le projet leur présente alors Pic-Paquette de Nazareth, dont le flow impressionnant viendra rythmer les meilleurs titres du groupe ainsi formé.

« Je les ai trouvés écœurants direct man, Tronel pis Monak sont venus dans l’club pis drette quand (au moment précis où) ils ont commencé à chanter, j’ai su qu’on était sur l’même vibe. » raconte Jean-Régis en jouant avec l’une de ses multiples chaînes en or.

« Sapoud constant, Sapoud tout l’temps, ça plus d’bon sens »

Dès leurs débuts, les Anticipateurs anticipent l’importance des réseaux sociaux et s’appuient sur YouTube et Facebook pour se faire connaître. C’est en 2012 avec le hit Sapoud (sur la poudre), qu’ils connaissent leur premier véritable succès. Visionné plus de deux millions et demi de fois sur YouTube, le clip résume à lui tout seul le credo du groupe : proposer une satire grossière des leitmotivs éculés du gangsta rap « cheap ». À l’issu de ce succès, les quatre MC signent leur premier album « Tour du Chapeau » en novembre 2013. Cocaïne, hockey, scandale de la construction, l’autoroute Décarie, les pharmacies Jean-Coutu, aucun sujet de société n’y est épargné et le disque témoigne du talent indéniable des Anticipateurs à se réapproprier la culture populaire québécoise.

Aux côtés de titres comme « Canons à Neige », « Ford F-350 », ou encore « Kankejmeurre », c’est la chanson « Blanchissage » qui permettra aux Anticipateurs d’acquérir une certaine légitimité sur la scène du hip-hop québécois. Véritable brûlot à l’encontre des grandes figures comme Loco Locass ou Manu Militari, le titre suscite une vive polémique et entraîne de nombreuses menaces sur les réseaux sociaux. Après être allé chercher sa deuxième poutine « extra sauce brune », Tronel assume la provocation mais relativise toutefois la controverse : « Y’a pas d’beef (conflit) okay ? Tout le monde a notre back. C’est du business tabarnak, c’est rien de personnel. ».

Deep dans l’game

Alors qu’on cherche à en savoir plus sur ce qu’ils ont voulu exprimer à travers leurs différentes chansons, Tronel nous coupe pour nous rappeler à l’ordre. « Écoute le big, on est icitte pour parler du « Match des Étoiles », pas pour répondre à tes esties de questions niaiseuses ». Message reçu, on recadre donc la discussion sur leur album tout juste sorti. Après Tour du Chapeau,  Prolongations : Tirs de barrage, et La Coupe, ce quatrième disque poursuit dans leur tradition des titres liés au hockey, sport vénéré des quatre MC, comme du Québec d’ailleurs. Mario Lemieux, Guy Lafleur et Maurice Richard comptent parmi leurs plus grands modèles.

« On est des professionnels »

La détermination des Anticipateurs à ne pas sortir de leurs personnages impressionne. Question après question, ils continuent à enchaîner les références à leur mode de vie pseudo « thug life ». Interrogé sur sa marque de bière préférée, Monak fait l’éloge de la Tremblay : « on la fait sécher sur des grosses feuilles de papier, pis après ça on la gratte pis on la sniffe man. ». Cette excentricité se manifeste aussi sur scène, un espace privilégié pour témoigner de leur « art du turn-up qu’on maîtrise en tabarnak». Les Anticipateurs y apparaissent souvent accompagnés de danseuses nues ; l’une d’entre elles, Tétine Dion, fait d’ailleurs maintenant partie intégrante du groupe.

Le génie des Anticipateurs réside finalement dans cette appropriation on ne peut plus « cheap » de la culture gangsta rap. À travers leurs vidéos, leur présence sur les réseaux sociaux et leurs morceaux aussi répétitifs que divertissants, les Anticipateurs prouvent leur fabuleuse maîtrise des codes du hip-hop des dernières années.

Leur repas terminé, les quatre MC se lèvent, et s’en vont rejoindre leur pick-up Ford F-350 pour retourner à leur résidence à Brossard., choisie pour sa proximité du complexe sportif d’entraînement des Habs. Vivement leur arrivée en France.

 

Steep, pour des skieurs, par des skieurs.

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Sorti le 2 décembre 2016 sur PC, PS4 et Xbox One, Steep est un jeu de sports extrêmes en monde ouvert, développé par Ubisoft Annecy. S’il divise la critique, il renouvelle intelligemment la vieille tradition des jeux de glisse.

Les bourrasques s’intensifient, la fatigue commence à s’installer. Hors d’haleine et les skis fermement accrochés au sac à dos, vous parvenez à vous hisser au-delà de la petite crête formée par le vent. C’est alors qu’elle se révèle enfin. La voici, la ligne parfaite. L’objet de ces heures de randonnée, à braver le froid et le vertige. Jamais un jeu ne nous avait autant fait ressentir les sensations qu’il prétend reproduire. Steep est un titre précieux, une idylle aux amoureux de la montagne et le manifeste du talent d’Ubisoft Annecy à élaborer un monde ouvert aussi riche que captivant.steep

Sports extrêmes

D’entrée de jeu, Steep vous lance sur les pistes et sous-bois du Massif du Mont Blanc. À la simple pression d’une touche, vous pouvez alterner entre les quatre sports mis à votre disposition : ski, snowboard, wingsuit et parapente. Malgré ce que l’on pouvait craindre, les quatre disciplines ont reçu le même soin de la part des développeurs et proposent chacun une prise en main différente, renouvelant ainsi constamment le gameplay. On préférera le ski pour la vitesse et la maniabilité, et le snowboard pour les tricks. La wingsuit facilite quant à elle les déplacements à travers les différents pics du massif, alors que le parapente se prête merveilleusement bien à la dérive contemplative.

Tout amateur vous l’admettra volontiers, le ski est un sport d’ego, un élément bien compris par les équipes d’Ubisoft. Vous pouvez à tout instant revoir votre dernière descente, chacune de vos actions étant « filmée ». Cette fonctionnalité hautement addictive vous fera perdre plusieurs heures à analyser sous tous les angles chacun de vos mouvements au ralenti. Cerise sur le gâteau, une touche vous permet de basculer en tout temps à une caméra GoPro, saisissante de réalisme.

Une expérience grisante

L’exploration est le véritable moteur de la progression dans Steep. Le joueur peut à tout moment scruter les environs avec ses jumelles pour repérer des drop zones, débloquant ainsi les différentes épreuves. Cela vous permet aussi de vous téléporter à n’importe quel endroit de la carte sans aucun temps de chargement. Ni arcade ni simulation, le gamplay de Steep peut dérouter lors des premières heures. Si la prise en main est immédiate, on se retrouve trop fréquemment à pester contre l’inconsistance des réactions du personnage face au terrain, la faute à une jauge de « force G » trop erratique. On ne saura pour autant bouder notre plaisir tant les sensations de glisse sont bien présentes. Le personnage dispose d’un vrai poids, ce qui évite cette impression de flottement, problème récurrent des jeux du genre. Pour ce qui est des tricks, on retrouve le même équilibre entre réalisme et extravagance, malgré un système de scoring assez aléatoire. Le tout reste très satisfaisant, et on prend facilement plaisir à enchaîner les corks, rodeos et autres Lincoln Loops. Le jeu a la très bonne idée de récompenser les différents types de riding : un amateur de cliff jumps et de terrain accidenté gagnera autant d’expérience qu’un rider plus technique et prudent.

In tartiflette we trust

Ce n’est toutefois ni dans cette course aux points, ni dans les challenges nombreux bien que répétitifs que réside l’intérêt de Steep, mais dans son terrain de jeu, gigantesque et poétique. Du charme des petits villages enfouis sous la poudreuse aux falaises rocailleuses casse-cous, la passion et l’amour du studio pour la montagne transparaissent à chaque virage. Passé maître dans l’art des jeux à monde ouvert, Ubisoft (Assassin’s Creed, Watch Dogs) propose une expérience originale et loin des gimmicks du jeu vidéo moderne. Avec Steep, Ubisoft vous fait oublier que vous êtes entrain de jouer à un jeu vidéo, un exploit de plus en plus difficile à accomplir en 2017.

Emilien Maubant

Jeu vidéo, la pire menace depuis Daesh

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Les visages sont floutés, les voix altérées ; le narrateur prend un ton grave, inquiet sur fond de musique aux sonorités angoissantes. Autant d’avertissements qui font croître la tension et incitent le spectateur à se tenir sur le bout de son siège. Il faut se tenir prêt, prêt à être plongé dans l’univers de l’une des subcultures les plus dangereuses, nocives de notre société. Nous voilà confrontés à une imposante manifestation d’une communauté aux activités violentes, subversives et misogynes. Après sa terrifiante incursion dans le monde de Daesh, le dernier documentaire de Jérôme Fritel expose au grand public les effroyables pratiques des joueurs de jeux vidéos. Voilà de quoi donner froid dans le dos.jimshivers

Violence, dépendance, décrochage scolaire, tueries de masse, le jeu vidéo est à l’origine des pires maux de notre société. Drogues, alcool, Playstation, même combat, déclare Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France au micro de Marc Fauvelle en avril dernier.

Comme beaucoup de journalistes et de personnalités politiques, Jérôme Fritel tient un discours archaïque et alarmiste sur l’un des produits culturels le plus répandu. Pesant à lui seul plus que les industries du cinéma et de la musique combinées, le jeu vidéo perdure péniblement dans sa quête pour la légitimité culturelle. Véritable paria, il est la cible d’attaques constantes de la part des médias et politiques, allant du vulgaire stéréotype moqueur aux accusations les plus graves. 

La stigmatisation du jeu vidéo en 2016 attriste. Elle attriste parce qu’elle montre qu’après toutes ces années, les journalistes refusent toujours de faire leur travail lorsqu’ils traitent d’une pratique qui touche 75 % des français. Jérôme Fritel consacre près de la moitié de son documentaire à parler de jeux mobiles, Candy Crush et Angry Birds. Autant parler de littérature en analysant des blagues Carambar. Ces discours au mieux désinformés, au pire intellectuellement malhonnêtes entretiennent une diabolisation calomnieuse et injustifiée du jeu vidéo. Quel dommage de priver ainsi tout un public d’une pratique culturelle riche, et d’un médium au potentiel sans cesse renouvelé.

Aura-t-on un jour le droit à un documentaire juste et respectueux du jeu vidéo de la part des grands médias traditionnels ?

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Emilien Maubant

Nos 9 conseils pour survivre à votre année d’échange au Québec.

article-buzzfeedChaque année, c’est près de 10 000 jeunes Français qui partent « se trouver » pendant plusieurs mois au Canada,  et plus principalement au Québec. Oui parce que partir à l’étranger, c’est bien, mais il ne faudrait pas que ce soit trop dépaysant quand même, surtout au niveau de la langue. Voici nos conseils pour survivre et bien vivre dans l’un des pays les plus chill du globe.

1. Montreal is where it’s at

Bien que les autres villes du Québec aient leur charme (sauf pour ce qui est de Trois-Rivières, les Trifluviens sont étranges), si la vie étudiante vous intéresse, Montreal is the place to be. Loyers, concerts, restaurants, bars, tout y est très accessible !

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Igloofest à Montréal. Température : -25°

2. Évitez Le Plateau, évitez les Français

N’hésitez pas à changer de quartier ! Le Plateau, c’est un super quartier, mais vous n’y croiserez que des Français cherchant à reproduire leur petit mode de vie franchouillard. On vous conseille plutôt le Mile End ou Griffintown.

3. Soyez aimables

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Un bus montréalais, après l’annuelle tombée de gel

Au Québec, la politesse et la courtoisie envers les inconnus sont attendues dans tous les lieux publics. Alors oui, ici on fait la queue pour prendre le bus. On n’est pas des sauvages !

4. « T’as-tu-fini de chialer » ?

Chialeux : jargon québécois. Désigne une personne qui rouspète, se plaint sans arrêt.

Contrairement à ce qui se fait en France, râler à longueur de journée ne vous donnera pas « un esprit critique ». C’est très mal vu et personne n’aura envie de chiller avec vous. Laissez le cynisme et les mauvaises vibes à Paris !

5. N’essayez pas de prendre l’accent

Évitez les blagues sur l’accent, vous en aurez assez à votre retour. Et puis c’est franchement irrespectueux. N’hésitez pas à apprendre quelques termes par contre ! On vous promet que le « ight » montréalais trouvera vite sa place dans votre vocabulaire (et votre cœur).

6. L’hiver est rude

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Cool Runnings. Walt Disney Pictures.

Il peut faire froid, genre, vraiment froid. Froid au point d’avoir le liquide synovial qui gèle et de rendre la marche difficile. Équipez-vous ! L’été est tout aussi extrême. On constate près de 80 degrés d’écart entre les deux saisons ! Quand les orages frappent, sortez en sous-vêtements pour profiter de la douche !

7. La ville souterraine n’existe pas

Pourtant mentionnée dans tous les guides touristiques, la ville souterraine de Montréal est un mythe et n’existe tout simplement pas. L’origine de la légende élude encore à ce jour les plus grands historiens. Chaque année, c’est une moyenne de 23 Français qui disparaissent dans cette quête frénétique. Allez plutôt faire un tour au Mont-Royal ! Ou à Laval, pour les plus aventureux d’entre vous.

8. Poutine is the new Kebab

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La poutine dans toute sa décadence

Fini le kebab des petites heures pour éponger l’alcool. Ici c’est le règne de la poutine ! Rendez-vous à La Banquise 24/7 pour déguster ce délicieux mélange de frites, sauce gravy et fromage en crottes. Hangover, denied !

9. Nature is your friend

Le Québec est grand et magnifique. N’hésitez pas à quitter la ville le temps d’un weekend, les forêts et montagnes ne sont qu’à 45 minutes de voiture ! Mention spéciale pour les parcs nationaux, véritables bijoux du pays. Et comme on dit, ce qui se passe au chalet, reste au chalet.

Emilien Maubant