Behind the walls

S’il ne fallait en retenir que deux, ce seraient les Beatles et les Pink Floyd. Les deux groupes les plus mythiques de l’histoire de la musique moderne. C’est au Victoria & Albert Museum, à Londres, que se dévoile l’exposition Pink Floyd, « Their mortal remains » (« leurs dépouilles mortelles »). Du « Floyd », il ne reste plus que quelques membres vivants : David Gilmour, Nick Mason et Roger Waters. Mais leur héritage, lui, est immortel. Il a su perdurer à travers les décennies.

Ruines musicales ?

Si vous avez la chance de partir à Londres cet été, n’hésitez pas à faire un saut au « V & A ». Exposition monumentale, intimiste, labyrinthique, semi-hagiographique, « Their mortal remains » est à la hauteur du groupe dont elle dresse le portrait. Dans le dédale des salles, qui rivalisent de grandeur, il n’est pas exclu de se perdre. Le spectateur suit dans l’ordre chronologique les pérégrinations de Syd Barrett, Roger Waters, Richard Wright, David Gilmour et Nick Mason dans l’histoire du rock et de la musique. Une histoire tourmentée, et ce, dès le début de l’aventure. Tourmenté, c’est le nom qui colle à la peau de Syd Barrett, poète maudit du groupe et principale muse.

En 1972, Pink Floyd fait son anti-Woodstock. Seuls, au milieu des ruines de Pompéi, les spacerockers assument. Assument d’être cryptiques, pédants, impénétrables. Parcellaires. Face aux gradins vides, ils sont en fait face à eux-mêmes. Ce Live at Pompeii scellera le destin du groupe. A jamais incompris, ils seront vite dépassés par le punk, qui se construit contre eux. Mais le déclin, ils ne le virent jamais. Comme les ruines de Pompéi, altérées, mais toujours présentes. Ramasser les bribes, les morceaux, et les assembler en tout cohérent, voilà la mission que se donne « Their mortal remains ».

« Anarchitectures » du rock

Pour accompagner le spectateur dans ce voyage temporel, des cabines téléphoniques sont disposées dans chaque salle. Elles font office de bornes kilométriques dans les couloirs du temps. A l’instar de la machine à voyager dans le temps de Doctor Who (une cabine siglée « police »), les cabines rouges, repeintes en noir, guident nos pas. C’est au hasard d’un panneau explicatif, coincé entre deux murs géants dans la salle principale, que l’on comprend le clin d’œil. L’extérieur de la Battersea Power Station (centrale électrique londonienne et accessoirement la pochette d’Animals), a été designée par Giles Gilbert Scott : l’inventeur des cabines téléphoniques rouges. CQFD. La pochette d’Animals (1977) et la reproduction de la centrale au cœur de l’expo mettent en avant doublement les penchants du groupe : l’architecture, étudiée par trois membres du groupe, et le goût pour le démesuré. Comme le montre d’ailleurs l’immense mur de la tournée de 1981, ou encore dans le colossal inflatable de la version live d’Another Brick in the Wall de 1980, magnifiquement restaurée. Pink Floyd, au cours de sa carrière, n’a cessé de façonner l’espace, jusqu’aux décors de ses performances scéniques, documentées par de nombreuses vidéos.

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« Inflatable » de la tournée de 1980

Echoes du passé

Les murs de l’expo rassemblent coupures de presse, dessins et croquis, objets ayant appartenus au groupe. Par-delà la musique, c’est toute la poésie picturale des Floyd qui se dévoile sous nos yeux. Ici, le dessin d’un van acheté par Syd Barrett. Là, le croquis du fameux « Mur ». Le tout appuyé par des montages en 3D, qui parachèvent de plonger le visiteur dans une exposition totale, où se mêlent tous les supports. Bien sûr, les mélomanes ne sont pas en reste. Afin que l’immersion soit totale, l’expo-expérience se regarde en même temps qu’elle s’écoute. Interviews exclusives, morceaux du groupe, sons mystérieux : on regarde avec les oreilles. L’audioguide se fait le passeur d’une époque pas si lointaine, mais si différente. Portail psychédélique tant auditif que visuel, véritable « dérèglement des sens », l’expérience se veut rimbaldienne. Une déambulation qui distille le lointain écho d’une époque disparue. Le pèlerin floydien reste pourtant l’architecte de sa propre visite. Au détour d’une salle consacrée aux instruments du groupe, les musiciens en herbe et les amateurs pourront s’essayer au mixage. Face à vous : une console, qui vous permettra de masteriser votre propre version de Money. Attention à ne pas copier sur le voisin (« Share it fairly, but don’t take a slice of my pie »).

S’agit-il d’un “trip for people who don’t trip”, comme l’écrit Cliff Jones dans Mojo, en 1994? A vous de juger.

Jusqu’au 1er octobre.

Vincent Bilem

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Le cercle des références retrouvées

Bernard Minier, vous le connaissez sûrement. Au moins, de nom. Il est l’auteur – à succès – de nombreux polars impliquant le commandant Servaz, enquêteur fictif aux airs d’antihéros désabusé. Son premier roman, Glacé (2011), s’est récemment vu adapter en sérié télé par M6. A l’occasion de la sortie de son nouveau roman (Nuit, XO éditions, 2017), nous avons rencontré Bernard Minier autour du Cercle (2012), son deuxième roman.

 

Introspection policière

Le Cercle est un polar bien de chez nous. Ville imaginaire du Sud-Ouest, Marsac (« librement inspirée de Bagnères-de-Luchon », comme nous confie l’écrivain), est le théâtre d’un bien étrange meurtre. Claire Diemar, professeure de français, est retrouvée mutilée dans sa baignoire. Le commandant Servaz n’est pas vraiment chargé de l’enquête, et c’est malgré lui qu’il s’y trouve mêlé. Il est missionné par son ex-femme. Il doit innocenter Hugo, le fils de celle-ci, retrouvé hagard sur les lieux du crime. Le monde est petit : Claire Diemar enseignait dans le lycée de la fille de Servaz, Margot. Ce roman n’est pas tant une chasse à l’homme, une chasse au meurtrier fou, qu’une longue introspection du personnage principal. Plongé au cœur de la vie de sa fille, le commandant découvre que tout n’est pas rose au pays des lycéens. Métaphore signant l’éternelle incompréhension des adultes face aux codes forgés par leurs progénitures, l’astuce narrative patine parfois. Le kaléidoscope de pistes, de personnages, de sous-intrigues ne fait que masquer l’évidence : « tout coupable est timide », selon la maxime de Voltaire dans Sémiramis (1748). Huis-cloaque où se bousculent les bisbilles d’autrefois, la ville resserre son étau autour de Martin Servaz.

Hercule Poirot et le meurtre du RER C

Le Cercle est une sorte d’Orient-Express en plein air, d’où suinte la bonhomie bourrue d’un Servaz, en lieu et place du flegme d’un Hercule Poirot. La filiation entre Minier et Christie se fait plus subrepticement, elle se situe au niveau de l’intrigue. Minier n’a d’Orient-Express que le RER C qu’il fréquentait quotidiennement, lorsqu’il était douanier. L’écrivain originaire d’Occitanie tient également de Balzac. Dans sa volonté non de faire l’inventaire de toutes les scories, mais plutôt dans son entreprise un peu vaine, mais louable, de vouloir balayer le spectre de la société française, en représentant chaque minorité dans le roman. A force d’éviter de créer des personnages « bigger than life », les protagonistes finissent par n’être que ce qu’ils ont l’air d’être.

« Le genre, il faut le maltraiter »

La plume de Minier est trempée dans la cime : les paysages forestiers sont le lieu d’un drame plus flic que psychologique. Minier a tendance à se perdre dans les chemins parfois sinueux de l’écriture. Son style composite, pastichant le langage des jeunes, peine à convaincre. Ses sauts de langage sont parfois « aussi mal assortis qu’un taliban et une libertine », pour reprendre une (mal)heureuse formule tirée du deuxième chapitre. Minier reste fidèle à sa doctrine : le roman est un matériau malléable. « Le genre, il faut le respecter et en même temps le maltraiter », résume-t-il.

En revanche, l’éclectique « bande-son » du roman procède d’une grande cohérence interne. Elle plonge le lecteur dans un univers rock’n’roll et pop-culturel où se déploient lyrics de Marilyn Manson, Kings Of Leon et références à la série américaine Breaking Bad. « J’ai une écriture assez cinématographique », confesse-t-il d’ailleurs. Son autre influence ? « Le polar à l’américaine. Mais mon héritage, c’est originellement la littérature fantastique et la science-fiction ». Cela se ressent dans la matière même du roman, aux allures de thriller fantastique.  L’amateur de littérature à suspense n’est en effet pas en reste : un mystérieux fil rouge nous tient en haleine tout au long du roman. Respiration (haletante) dans le récit, ces interludes angoissants interrogent : qui est cette mystérieuse femme, retenue contre son gré ? Et quel est son rapport avec l’histoire ?

Réservoir-dock de pop-culture

Les puristes reconnaîtront par ailleurs en Julian Hirtmann, tueur psychopathe et meilleur ennemi de Servaz, le célèbre Hannibal Lecter (personnage créé par le romancier Thomas Harris). Références en creux, références explicites, tous les moyens sont bons pour dresser une carte exhaustive de la culture contemporaine, baignée dans la pop-culture (Breaking Bad) et dans la culture légitime.

Ce mélange des références culturelles, que les sociologues contemporains appellent « l’omnivorité culturelle » (Peterson), déborde l’intrigue et sous-tend la problématique du roman. Hirtmann, éduqué, ancien procureur de Genève, est amateur de Mahler, compositeur autrichien du XIXe siècle. Passion que nourrit également… le commandant Servaz. L’affrontement entre les deux personnages vire au choc des cultures : l’univorité culturelle représentée par Hirtmann, qui ne jure que par Mahler, contre l’omnivorité culturelle du policier, capable d’écouter (ou de supporter, selon le cas) nombre de genres musicaux. Géographie fictive, espace mental torturé, « Sud-Ouest fantasmé », il s’agit de « reconstruction, de syncrétisme du réel » selon l’auteur.

Ancien douanier, Minier n’hésite pas à faire passer des citations en contrebande. Son roman est saturé de références qui composent une ode au savoir, d’où qu’il vienne. Il cite dans la vie comme il cite dans ses romans : Nabokov, Hemingway, Borges, Kundera, Clive Barker. Pour le plus grand plaisir des collectionneurs de connaissances.

Vincent Bilem.

Stup Virus, quatrième dose de vaccin

 

« Stupeflip Stupeflip c’est l’truc stupéfiant / Beaucoup d’travail comme pour un album d’Astérix » chantait King Ju en 2002. Depuis, Stupeflip a fait son petit bout de chemin. Insidieusement, en germe, le groupe mené par King Ju s’est érigé en membre du patrimoine hexagonal. Distillant petit à petit sa parole céleste et salvatrice, dans un rap game francophone éclaté.  

« Ils viennent de faire pleurer les Inrocks, mes ongles »

Dans l’imaginaire collectif, Stupeflip, c’est le groupe qui a trollé Ardisson et qui a accueilli Taddeï dans un taudis. Bref, un groupe qui aime à mettre en scène sa désinvolture. Pourtant, tout n’a pas toujours été rose pour le trio formé par Julien Barthélémy (King Ju), Stéphane Bellenger (Cadillac) et Jean-Paul Michel (MC Salo). Après s’être fait éjecter de leur maison de disque pour cause de faibles ventes en 2006, Stupeflip a connu une (longue) traversée du désert. Qu’importe, les enfants terribles du « hip-hop psychotrope » ont remis le couvert pour un quatrième album studio.

Des nouvelles de Pop-Hip

Fermenté dans l’appartement du 13e arrondissement parisien de Julien Barthélémy, Stupeflip est de retour pour un quatrième disque, Stup Virus. Totalement financé par les internautes (voir encadré) le « crou » déverse ses rythmes catchy en enchaîne les punchlines percutantes. « La feel good musique j’en ai rien à fout’ » annonce d’emblée le chanteur dans « Creepy Slugs », littéralement : « limaces effrayantes ». Un franglais affûté, une galerie de personnages hauts en couleur (le retour du célèbre Pop-Hip, rôtissant en Enfer, fera la joie des puristes), tout est réuni dans ce nouvel opus aux ritournelles efficaces.

La clé du mystère au chocolat

Epaulé par Sandrine Cacheton, voix synthétique teintée d’une mélancolie robotique, l’auditeur traverse un univers où se mêlent heroic fantasy et lyrics plus prosaïques. Le groupe se raconte à travers une (fausse ?) naissance du Stup Crou. En effet, celui-ci a toujours su cultiver un certain mystère autour de lui. Le morceau sobrement intitulé « 1993 » retrace la genèse d’une collaboration à l’image de son époque : les cassettes, la guitare d’un mec « qui s’est suicidé ». Sur cette grat’, un autocollant « The Stupefiant », qui signe « le vrai début de l’ère du Stup ». Serait-ce là une des fameuses « clés du mystère au chocolat », la clé de compréhension qui lierait tous les textes du groupe ? Début fantasmé ou vrai départ, le Stup ne cesse de se réinventer. Dès lors, la seule vérité est celle des rimes et des assonances.

« Influence dadaïste »

Allitérations, consonances et jeux de mots divers, voilà le programme de ce LP aux airs d’hagiographie post-apocalyptique. Perpétuelle répétition du même, les paroles se font hypnotiques. Volontairement cryptique, hermétique, autoréférentiel, le « crou » érige l’art de la boucle en ready-made musical. Les samples semblent faire écho aux obsessions parolières de King Ju : Casimir, Mylène Farmer, le « 4577 » (prononcer « quatre cinq sept sept »), la folie, l’enfance. Accumulation dadaïste. Néanmoins, ce déroulement incessant de monomanies peut perdre le néophyte. Concurrence est d’ailleurs faite à Batman dans leur tendance à renommer tout et n’importe quoi pour créer un stup-univers singulier : « stup virus » et autres « stup enfer » sont parfois stup-redondants.

Pénétrer dans Stup Virus,  c’est pénétrer dans un univers déjà bien fourni. Cela équivaut à commencer Le Seigneur des Anneaux par Le Retour du roi : possible, mais au risque de passer à côté d’une mythologie foisonnante. Heureusement, Julien Barthélémy et ses acolytes ont trouvé la parade. A l’instar des séries américaines, le disque nous réserve une sorte de previously in Stupeflip. « Retour en arrière » nous prévient l’interlude « Knights of Chaos ». Quitte à sentir le réchauffé ?

La fin du crou ?

Glosant à l’envi sur sa propre fin, fantasmant depuis toujours sur l’Apocalypse, le crew brûle ses dernières cartouches. Ultime spasme auditif, le morceau « Pleure pas Stupeflip », feint des adieux déchirants, aux airs de synthés mélancoliques à la Christian Zanési : « Au revoir… Je commence à en avoir marre d’être derrière l’ordinateur… C’est fini… ». Explication est donnée aux Inrocks : « Le délire de dire au revoir, on l’a fait cent fois », s’amuse King Ju. « Le crou ne mourra jamais » prophétisait-il d’ailleurs dans un morceau éponyme, en 2003…

« Lapin clique sur Ulule, se transforme en hibou » : le croufounding

Autoproclamés « terroristes bienveillants », les membres de Stupeflip ont fait la nique à l’état d’urgence musicale et ne se sont pas pressés pour sortir Stup Virus, six ans après The Hypnoflip Invasion (2011). Entièrement financé par les internautes, le dernier album a récolté 427.972€, sur un objectif initial de 40.000€ ! Bienheureux les crowdfounders, puisqu’une Flip Party est organisée le 16 septembre, à tarif préférentiel pour les « hiboux ».

Conscient d’avoir un public jeune et connecté, le groupe de « rap, rock et variété » a tout de même posté exclusivement sur YouTube un morceau intitulé « Pour les zouzs ». Zouzs de tous bords, unissez-vous !

Vincent Bilem

Franck Lepage, parapentiste à gauche toute !

Gauchiste tendance bourrin, Franck Lepage est un militant qui fait des spectacles. Il a le verbe haut et des idées bien arrêtées sur l’éducation et la culture. Après avoir fréquenté Sciences Po Paris, où il ne passera qu’un an, Franck Lepage préfère s’encanailler avec les « maos » de Langues O, dans les années 1970. Tout un programme. A Sciences Po, il se définit comme un centriste. A l’INALCO, il découvre la gauche radicale à l’époque où le PCF est URSS-friendly. Invité sur le plateau de Ce Soir ou Jamais le 5 décembre 2014, Franck Lepage y est décrit comme un « auteur, metteur en scène, interprète ». Portrait d’un interprète sorti de Langues O, mais qui ne traduit que l’air du temps.

Les idoles des jeunes ne sont pas jeunes. En témoigne la popularité des vidéos de l’historien suisse Henri Guillemin sur YouTube. Jadis dévolue aux velléités humoristico-sponsorisées (les Norman et les Cyprien), la plateforme de vidéo en ligne s’est vue réappropriée par les vulgarisateurs et spécialistes de tous poils. Le camp de la gauche « alter » et des progressistes en général n’est pas en reste. Linguisticae pour la linguistique, Histony pour l’histoire, et Usul pour la politique, par exemple. C’est à ce dernier, justement, que l’on doit la (re)découverte de Franck Lepage, trublion du net. A sa manière.

Mise en scène de soi

A l’heure où les hologrammes hantent l’Europe, certains militants de gauches sont sur scène en chair et en os. « Croisement improbable entre Coluche et Bourdieu » pour Usbek & Rica, Franck Lepage, humoriste militant, commence à faire son trou sur YouTube. Mais il est loin de s’être approprié les codes des jeunes vidéastes Squeezie et VodKProd : pas de montage énergique, pas de photos de chatons. En lieu et place, des conférences « gesticulées » de trois à six (!) heures. En plan fixe. Au programme : histoire de la culture (« avec un grand Q ») et de son ministère, hagiographie personnelle et critique de la novlangue contemporaine.

Lepage à la page ?

Fondateur de la Scop (Société coopérative et participative) « Le Pavé », dissoute en 2014, le truculent gesticulateur soliloque avec la même gouaille dans ses spectacles que sur les plateaux TV. Sa coopérative d’éducation populaire est pour lui le moyen d’aborder les sujets avec un regard critique. Ni sociologue, ni prof, Lepage n’hésite pas de filer la métaphore du parapente pour expliquer comment l’éducation favorise les riches aux dépens des plus pauvres. « L’orientation scolaire, c’est comme les voiles d’un parapente » explique-t-il à Noisiel en 2016. Un parapente qui s’élève ou qui retombe, au gré des vents académiques. Dans ce spectacle, Lepage navigue entre cumulonimbus et habitus, et brosse la scolarité d’un élève de classe populaire, de la primaire jusqu’aux études supérieures. C’est, on s’en doute, sa propre scolarité qu’il décrit, à cheval entre les années 1950 et les années 1970.

Au détour d’un jeu de mots, il convoque les travaux du chercheur Bernard Charlot. Après un long raisonnement, il se fend d’une blague potache. « Le plus-que-parfait du subjonctif est un marqueur social. D’ailleurs, j’ai failli créer l’Association nationale des utilisateurs du subjonctif : l’ANUS ». Les rires fusent dans la salle. Le sociologue de spectacle sourit : il sait qu’il s’adresse à des convertis.

Artiste militant

« Je suis militant politique, pas artiste. Il n’y a pas de théâtre politique. Antigone n’est pas politique ; remplir un dossier pour la CAF, ça, c’est politique […]. Artiste, c’est un statut social. Mais le système refuse de me voir comme un militant : sur Wikipédia, je suis « un humoriste français ». L’art, la culture détruisent la politique » confiait-il dans une interview à Sud-Ouest, en décembre 2012. Aujourd’hui, sa page Wikipédia indique qu’il est un « militant de l’éducation populaire ». On a du mal à suivre Lepage : pour lui, le théâtre n’est pas politique et Wikipédia fait partie du fameux « système ». Il ne mâche pas ses mots et n’hésite pas à prendre position à contre-pied du sens commun, quitte à se fâcher avec ses camarades de la gauche « alter ».

Autre sujet à polémique, ses prises de position sur l’art contemporain. Il se pose en thuriféraire assumé de Frances Stonor Saunders, pour qui la CIA a financé massivement l’art contemporain, et de Gérald Messadié (qui incendie le cubisme dans La Messe de Saint-Picasso en 1989). Sur le plateau de Taddeï, en 2014, le gesticulateur n’hésite pas à défendre la suppression des notes et à pourfendre « ce satané de baccalauréat ». Quitte à se faire traiter de « soixante-huitard » par le linguiste Alain Bentolila. Parfois associé à Soral et à sa clique de complotistes, Lepage balaye d’un revers de la main une quelconque filiation entre lui et l’essayiste d’extrême-droite.

Ses points de vue extrêmes ont le mérite de remuer le plateau de CSOJ. Mais à l’époque, Lepage n’est écouté que par les « retraités du secteur social », pour reprendre l’expression de Titiou Lecoq dans Usbek. En uploadant ses vidéos sur un compte YouTube personnel, l’humoriste vient teinter la plateforme d’un rouge plus vif qu’à l’accoutumée. Et par là même, il étend son public potentiel. Preuve de l’efficacité de la démarche, le voici adoubé non seulement par Usul, dans sa vidéo sur le salaire à vie, mais également par toute la « gauchosphère » (du Nesblog à Lordon) post et pré-Internet. Peu d’abonnés, mais une base de fans solides. L’essentiel, pour ce vieux de la vieille : distiller lentement une parole alternative. Quitte à faire comme tout le monde.

Onfray mieux de lire autre chose

Dans son dernier livre-fleuve, Décadence, Onfray charrie une histoire de l’Occident judéo-chrétien. Se voulant une philosophie de l’histoire, le pavé ne parvient pas à atteindre l’objectif. Malgré le nombre important de pages, on ne peut que se sentir submergé par le vide réflexif qui s’en dégage.

Passion accumulation

Il y a un style Onfray. Ses accumulations, que l’on pourrait prendre pour des envolées, se font, tout au long des pages, pesantes. Trop pesantes. A y réfléchir, on se dit que c’est peut-être un moyen qu’a trouvé Onfray de faire un livre de plus de cinq cents pages par an. En y réfléchissant mieux, on se dit que c’est une manière d’atteindre l’exhaustivité. Mais cette entreprise de vouloir tout dire, tout décrire, se révèle vaine. Le philosophe ne réussit qu’à se faire le compilateur d’une histoire, et non de l’Histoire. On croyait lire un philosophe, on se retrouve face à un gloseur. Il peine d’ailleurs à cacher le fait qu’il porte une réflexion sur le monde contemporain, plus que sur l’Histoire. Quand il affirme qu’Eusèbe de Césarée s’inscrit dans « une longue tradition de vilénies des philosophes mangeant dans la main des puissants », Onfray renvoie moins à l’histoire qu’à la période contemporaine. Pas très sérieux.

« Pinaillage »

La désinvolture dont il fait preuve au sujet de questions philosophiques importantes laisse parfois le lecteur pantois. Comment, en effet, s’affirmer philosophe de l’histoire et résumer la question de la Trinité sous l’expression de « pinaillage théologique » ? Dieu et Jésus sont-ils intrinsèquement la même personne, ou l’un précède-t-il l’autre ? « Pinaillage ». Le néo-décadentiste préfère gloser sur les menstruations de la philosophe antique Hypatie. Soit.

A force de vouloir faire de la philosophie autrement, il en vient à ne plus faire de philosophie du tout. Il lui faut deux cents pages pour affirmer que les peintures représentant Jésus sont « des projections culturelles et mythologiques de l’artiste ». Il lui faut cent pages de plus pour affirmer que l’Inquisition ne s’appuyait pas vraiment sur l’amour du prochain. A force de trop enfoncer les portes ouvertes, le château ontologique souffre de courants d’air.

De la difficulté d’être historien

En jugeant l’histoire avec des outils d’analyses modernes, Onfray peut-il s’envisager sérieusement comme un philosophe de l’histoire ? Tâche délicate que d’analyser le passé, car il faut penser des sociétés très éloignées culturellement et temporellement de nous avec des outils de réflexion contemporains. Onfray a factuellement raison lorsqu’il affirme que la Bible est « misogyne et phallocrate ». Mais il oublie de recontextualiser l’écriture du livre sacré. Ce qu’il avait d’ailleurs très bien fait dans… son Traité d’athéologie.

Le panoptique dressé, impressionnant, se révèle trop ambitieux. Il ne faut pas se méprendre sur Onfray : celui-ci théorise bel et bien la fin de l’Occident judéo-chrétien (ce qui reste discutable), mais ne se pose pas en réactionnaire. Pour lui, la fin des civilisations est inéluctable. Il se trouve que notre génération est là au mauvais endroit au mauvais moment. 650 pages pour un ersatz de Traité d’athéologie sous hormones déterministes. Oubliable, donc.

Décadence, Flammarion, 650p., 22,90€

Gilles Dor, pépite du net

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Gilles Dor est un artiste proche de son public. Un peu trop proche. Suivi par plus de deux-mille deux cent fidèles, son rapport aux réseaux sociaux illustre bien ce schisme entre la génération Y et la génération Club Dorothée. Génération dont Gilles Dor est l’épigone connecté. Enclin à transposer les rythmes easy-listening de la musique populaire des années 1980 dans la scène web actuelle, cet auteur cristallise le lien entre deux cultures au gré de morceaux cryptiques, critiques et vulgaires (Vodka Orange, Blanc sans le n ça fait black, Manger sur l’eau, Il te prend pour une Barbie). A contrario d’un Joueur du Grenier nostalgique, Gilles Langoureau, de son vrai nom, s’essaie à transporter avec la plus troublante sincérité sa vision de l’art dans le monde moderne. Il n’en altère pas pour autant la portée intrinsèquement kitsch, suscitant railleries et sarcasmes. Un portrait qui n’est pas sans rappeler le cas du cinéaste médiocre Ed Wood, le roi du nanar, ces « mauvais films sympathiques » dont raffolent les amoureux de déviances filmiques… Ou encore celui de Shooby Taylor, jazzman aux vocalises expérimentales, incendié lors d’un concert au prestigieux Apollo Theatre mais entré in fine dans la postérité grâce à son affligeant manque d’oreille musicale.

Attention les yeux

C’est à travers sa page Facebook que le parolier campinois (habitant de Champigny-sur-Marne) entretient la ferveur de son public. Galvanisant les foules virtuelles au gré de (très) récurrents statuts, Dor joue au « spameur » et fait rimer autopromo et ego. Sans label, il interpelle directement ses fans. Il les incite à partager ses œuvres ad lib. Son mésusage des outils modernes de communication, à mettre sur le compte de son âge avancé, témoigne d’une touchante naïveté qui n’a d’égale que sa volonté de « faire du fric »… pour paraphraser l’un de ses tubes. Gilles Langoureau possède une page Facebook privée mais a choisi de rendre toutes ses publications publiques. Il est également titulaire d’une page fan intitulée « Gilles Dor artiste peintre » (382 likes). Ses réparties y sont aussi surréalistes que son style pictural, influencé (dit-il) par Dali.

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(In)conscient de son empreinte numérique, le mélomane offre au tout-venant son numéro de téléphone portable, son mail et son adresse, tout en se tenant à distance de ses fidèles en faisant fermer une fan-page Facebook. Les « brigades langouriennes » pastichaient en effet son ton et ses envolées. Il incarne à lui seul le vidéaste moderne et ses contradictions, tiraillé entre philosophie du self-made-man et gestion de l’image calquée sur les majors. Avec une moyenne de vingt-mille vues par vidéo, ce poète capable de dérapages incongrus (Liberté, égalité, fraternité, sodomisé) comme de tracts militants (Apartheid tout le Mandela, hommage à Nelson Mandela) est à la fois un has-been et un créateur sensiblement adéquat au Zeitgeist… Cet air du temps que l’on résume par un bête acronyme : LOL.    

Catchy

Emblématique de la culture « 2.0 », Dor semble effectivement conscient du changement de paradigme induit par le web social : la démocratisation d’un humour ironique au double niveau de lecture. En témoigne depuis 2004 la prolifération des « Youtube poops ». Ces « pépites caca » (dixit Libération) désignent des montages très serrés d’extraits d’émissions, de séries télévisées ou de films populaires, successivement compilés en un but de détournement parodique. Les « YTP » repoussent les limites du bon goût et exploitent à l’image des cadavres exquis le décalage, l’absurde et le nonsense.

Autant d’éléments perceptibles à travers l’esthétique ringarde des productions de Gilles Dor, la qualité aléatoire de ses jeux de mots et l’étendue de ses trouvailles formelles. Celles-ci évoquent les montages visuels viraux générés par les internautes sur les forums de discussion. Ces mêmes amateurs de dérision numérique édifient en figure culte ce troubadour des temps modernes clamant avec second degré le port du voile, les attentats de Charlie Hebdo, la loi El Khomri, le mandat de François Hollande ou les conflits politiques en Tunisie. Les soubresauts de voix de l’artiste, la gratuité de ses provocations, le choix de sujets polémiques et sa vulgarité de langage feraient-ils de Gilles Dor le « troll » parfait ?

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Individu perturbateur aux intentions flottantes qui s’insinue sur les forums de discussion afin de s’exprimer confusément au sujet de thématiques controversées, le troll fait état d’un comportement volontiers instable et insultant. Susceptible de provoquer l’indignation et l’énervement. Humoriste pour la chaîne américaine Comedy Central, l’autoproclamé troll Kenneth McCarthy (ou KenM) définit le modus operandi du « troll » à la manière d’« une forme d’art, consistant à transformer un espace toxique en quelque chose de drôle ». Ainsi agit Gilles Dor,  déformant les tensions de l’actualité par le prisme d’une verve rigolarde de chansonnier. La journaliste Camille Gévaudan concluait son analyse des « YTP » par ces mots : « après quelques heures de visionnage, on a le cerveau fondu, les joues endolories d’avoir pouffé, mais la nette impression d’avoir trouvé l’essence ultime de YouTube ». Et si Gilles Dor incarnait une partie de ce « dark » web potache, qui ne prend sens qu’à travers le regard distancié du spectateur ? Réponse au prochain clip-video…  

INCROYABLE : Vous ne devinerez jamais qui est la nouvelle star du web

Avec plus de 100.000 abonnés sur YouTube, l’arrivée de Jean-Luc Mélenchon sur les réseaux sociaux n’est pas passée inaperçue. Tel un caméléon, le candidat « éternel énervé » de 2012 s’est mué en une bête de communication digitale. Avec des titres et des sujets accrocheurs, le candidat à l’élection présidentielle de 2017 compte mobiliser largement les internautes.

Prenant exemple sur Trump, que l’on présente comme le premier candidat élu grâce aux trolls de 4Chan, Mélenchon compte bien s’attirer les voies de l’électorat dépolitisé et accro à Internet. Il n’hésite plus à partager les vidéos de JeuxVidéo.com, célèbre pour ses topics borderline. Une vidéo fait d’ailleurs état d’un sondage de JVC créditant Mélenchon de… 65% d’intentions de vote contre Marine Le Pen. De quoi raviver la flamme au sein des partisans du candidat d’extrême-gauche.

En mars 2016, il avait déjà partagé sur Facebook une vidéo de soutien que ne renierait pas Malaise TV. On vous laisse découvrir…

Après avoir tapé la discute avec Ganesh2, qui lui avait consacré un manga, « JLM » continue son ascension 2.0 et se fait retweeter par Cyprien himself.  « Mes équipes m’ont dit que c’était le pape de YouTube » constate-t-il non sans fierté dans une FAQ.
jlm

Lui qui n’aimait pas les médias, le voici à la tête d’un gigantesque réseau de communication. Ce qui ne l’empêche pas de faire la tournée des plateaux TV. « JLM » a beaucoup appris de la victoire de Trump aux Etats-Unis, et en a déduit qu’une omniprésence médiatique pouvait avoir des retombées positives dans les urnes. C’est ce que le psychologue Robert Zajonc a théorisé sous le nom d’effet de simple exposition.

Anti-système jusqu’au bout des ongles, Jean-Luc Mélenchon n’hésite donc pas à utiliser les armes du Capital (communication 2.0 et effets psychologiques). Pour gagner des sympathisants, ou des « sympartisans » pourrait-on dire (mélange de « sympathisant » et de « partisan »).

En 5 ans, Mélenchon est passé d’une image de candidat ringard et colérique à une image de candidat ultra-connecté et trendy. Cela suffira-t-il pour convaincre les électeurs en avril prochain ?