Behind the walls

S’il ne fallait en retenir que deux, ce seraient les Beatles et les Pink Floyd. Les deux groupes les plus mythiques de l’histoire de la musique moderne. C’est au Victoria & Albert Museum, à Londres, que se dévoile l’exposition Pink Floyd, « Their mortal remains » (« leurs dépouilles mortelles »). Du « Floyd », il ne reste plus que quelques membres vivants : David Gilmour, Nick Mason et Roger Waters. Mais leur héritage, lui, est immortel. Il a su perdurer à travers les décennies.

Ruines musicales ?

Si vous avez la chance de partir à Londres cet été, n’hésitez pas à faire un saut au « V & A ». Exposition monumentale, intimiste, labyrinthique, semi-hagiographique, « Their mortal remains » est à la hauteur du groupe dont elle dresse le portrait. Dans le dédale des salles, qui rivalisent de grandeur, il n’est pas exclu de se perdre. Le spectateur suit dans l’ordre chronologique les pérégrinations de Syd Barrett, Roger Waters, Richard Wright, David Gilmour et Nick Mason dans l’histoire du rock et de la musique. Une histoire tourmentée, et ce, dès le début de l’aventure. Tourmenté, c’est le nom qui colle à la peau de Syd Barrett, poète maudit du groupe et principale muse.

En 1972, Pink Floyd fait son anti-Woodstock. Seuls, au milieu des ruines de Pompéi, les spacerockers assument. Assument d’être cryptiques, pédants, impénétrables. Parcellaires. Face aux gradins vides, ils sont en fait face à eux-mêmes. Ce Live at Pompeii scellera le destin du groupe. A jamais incompris, ils seront vite dépassés par le punk, qui se construit contre eux. Mais le déclin, ils ne le virent jamais. Comme les ruines de Pompéi, altérées, mais toujours présentes. Ramasser les bribes, les morceaux, et les assembler en tout cohérent, voilà la mission que se donne « Their mortal remains ».

« Anarchitectures » du rock

Pour accompagner le spectateur dans ce voyage temporel, des cabines téléphoniques sont disposées dans chaque salle. Elles font office de bornes kilométriques dans les couloirs du temps. A l’instar de la machine à voyager dans le temps de Doctor Who (une cabine siglée « police »), les cabines rouges, repeintes en noir, guident nos pas. C’est au hasard d’un panneau explicatif, coincé entre deux murs géants dans la salle principale, que l’on comprend le clin d’œil. L’extérieur de la Battersea Power Station (centrale électrique londonienne et accessoirement la pochette d’Animals), a été designée par Giles Gilbert Scott : l’inventeur des cabines téléphoniques rouges. CQFD. La pochette d’Animals (1977) et la reproduction de la centrale au cœur de l’expo mettent en avant doublement les penchants du groupe : l’architecture, étudiée par trois membres du groupe, et le goût pour le démesuré. Comme le montre d’ailleurs l’immense mur de la tournée de 1981, ou encore dans le colossal inflatable de la version live d’Another Brick in the Wall de 1980, magnifiquement restaurée. Pink Floyd, au cours de sa carrière, n’a cessé de façonner l’espace, jusqu’aux décors de ses performances scéniques, documentées par de nombreuses vidéos.

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« Inflatable » de la tournée de 1980

Echoes du passé

Les murs de l’expo rassemblent coupures de presse, dessins et croquis, objets ayant appartenus au groupe. Par-delà la musique, c’est toute la poésie picturale des Floyd qui se dévoile sous nos yeux. Ici, le dessin d’un van acheté par Syd Barrett. Là, le croquis du fameux « Mur ». Le tout appuyé par des montages en 3D, qui parachèvent de plonger le visiteur dans une exposition totale, où se mêlent tous les supports. Bien sûr, les mélomanes ne sont pas en reste. Afin que l’immersion soit totale, l’expo-expérience se regarde en même temps qu’elle s’écoute. Interviews exclusives, morceaux du groupe, sons mystérieux : on regarde avec les oreilles. L’audioguide se fait le passeur d’une époque pas si lointaine, mais si différente. Portail psychédélique tant auditif que visuel, véritable « dérèglement des sens », l’expérience se veut rimbaldienne. Une déambulation qui distille le lointain écho d’une époque disparue. Le pèlerin floydien reste pourtant l’architecte de sa propre visite. Au détour d’une salle consacrée aux instruments du groupe, les musiciens en herbe et les amateurs pourront s’essayer au mixage. Face à vous : une console, qui vous permettra de masteriser votre propre version de Money. Attention à ne pas copier sur le voisin (« Share it fairly, but don’t take a slice of my pie »).

S’agit-il d’un “trip for people who don’t trip”, comme l’écrit Cliff Jones dans Mojo, en 1994? A vous de juger.

Jusqu’au 1er octobre.

Vincent Bilem

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Le cercle des références retrouvées

Bernard Minier, vous le connaissez sûrement. Au moins, de nom. Il est l’auteur – à succès – de nombreux polars impliquant le commandant Servaz, enquêteur fictif aux airs d’antihéros désabusé. Son premier roman, Glacé (2011), s’est récemment vu adapter en sérié télé par M6. A l’occasion de la sortie de son nouveau roman (Nuit, XO éditions, 2017), nous avons rencontré Bernard Minier autour du Cercle (2012), son deuxième roman.

 

Introspection policière

Le Cercle est un polar bien de chez nous. Ville imaginaire du Sud-Ouest, Marsac (« librement inspirée de Bagnères-de-Luchon », comme nous confie l’écrivain), est le théâtre d’un bien étrange meurtre. Claire Diemar, professeure de français, est retrouvée mutilée dans sa baignoire. Le commandant Servaz n’est pas vraiment chargé de l’enquête, et c’est malgré lui qu’il s’y trouve mêlé. Il est missionné par son ex-femme. Il doit innocenter Hugo, le fils de celle-ci, retrouvé hagard sur les lieux du crime. Le monde est petit : Claire Diemar enseignait dans le lycée de la fille de Servaz, Margot. Ce roman n’est pas tant une chasse à l’homme, une chasse au meurtrier fou, qu’une longue introspection du personnage principal. Plongé au cœur de la vie de sa fille, le commandant découvre que tout n’est pas rose au pays des lycéens. Métaphore signant l’éternelle incompréhension des adultes face aux codes forgés par leurs progénitures, l’astuce narrative patine parfois. Le kaléidoscope de pistes, de personnages, de sous-intrigues ne fait que masquer l’évidence : « tout coupable est timide », selon la maxime de Voltaire dans Sémiramis (1748). Huis-cloaque où se bousculent les bisbilles d’autrefois, la ville resserre son étau autour de Martin Servaz.

Hercule Poirot et le meurtre du RER C

Le Cercle est une sorte d’Orient-Express en plein air, d’où suinte la bonhomie bourrue d’un Servaz, en lieu et place du flegme d’un Hercule Poirot. La filiation entre Minier et Christie se fait plus subrepticement, elle se situe au niveau de l’intrigue. Minier n’a d’Orient-Express que le RER C qu’il fréquentait quotidiennement, lorsqu’il était douanier. L’écrivain originaire d’Occitanie tient également de Balzac. Dans sa volonté non de faire l’inventaire de toutes les scories, mais plutôt dans son entreprise un peu vaine, mais louable, de vouloir balayer le spectre de la société française, en représentant chaque minorité dans le roman. A force d’éviter de créer des personnages « bigger than life », les protagonistes finissent par n’être que ce qu’ils ont l’air d’être.

« Le genre, il faut le maltraiter »

La plume de Minier est trempée dans la cime : les paysages forestiers sont le lieu d’un drame plus flic que psychologique. Minier a tendance à se perdre dans les chemins parfois sinueux de l’écriture. Son style composite, pastichant le langage des jeunes, peine à convaincre. Ses sauts de langage sont parfois « aussi mal assortis qu’un taliban et une libertine », pour reprendre une (mal)heureuse formule tirée du deuxième chapitre. Minier reste fidèle à sa doctrine : le roman est un matériau malléable. « Le genre, il faut le respecter et en même temps le maltraiter », résume-t-il.

En revanche, l’éclectique « bande-son » du roman procède d’une grande cohérence interne. Elle plonge le lecteur dans un univers rock’n’roll et pop-culturel où se déploient lyrics de Marilyn Manson, Kings Of Leon et références à la série américaine Breaking Bad. « J’ai une écriture assez cinématographique », confesse-t-il d’ailleurs. Son autre influence ? « Le polar à l’américaine. Mais mon héritage, c’est originellement la littérature fantastique et la science-fiction ». Cela se ressent dans la matière même du roman, aux allures de thriller fantastique.  L’amateur de littérature à suspense n’est en effet pas en reste : un mystérieux fil rouge nous tient en haleine tout au long du roman. Respiration (haletante) dans le récit, ces interludes angoissants interrogent : qui est cette mystérieuse femme, retenue contre son gré ? Et quel est son rapport avec l’histoire ?

Réservoir-dock de pop-culture

Les puristes reconnaîtront par ailleurs en Julian Hirtmann, tueur psychopathe et meilleur ennemi de Servaz, le célèbre Hannibal Lecter (personnage créé par le romancier Thomas Harris). Références en creux, références explicites, tous les moyens sont bons pour dresser une carte exhaustive de la culture contemporaine, baignée dans la pop-culture (Breaking Bad) et dans la culture légitime.

Ce mélange des références culturelles, que les sociologues contemporains appellent « l’omnivorité culturelle » (Peterson), déborde l’intrigue et sous-tend la problématique du roman. Hirtmann, éduqué, ancien procureur de Genève, est amateur de Mahler, compositeur autrichien du XIXe siècle. Passion que nourrit également… le commandant Servaz. L’affrontement entre les deux personnages vire au choc des cultures : l’univorité culturelle représentée par Hirtmann, qui ne jure que par Mahler, contre l’omnivorité culturelle du policier, capable d’écouter (ou de supporter, selon le cas) nombre de genres musicaux. Géographie fictive, espace mental torturé, « Sud-Ouest fantasmé », il s’agit de « reconstruction, de syncrétisme du réel » selon l’auteur.

Ancien douanier, Minier n’hésite pas à faire passer des citations en contrebande. Son roman est saturé de références qui composent une ode au savoir, d’où qu’il vienne. Il cite dans la vie comme il cite dans ses romans : Nabokov, Hemingway, Borges, Kundera, Clive Barker. Pour le plus grand plaisir des collectionneurs de connaissances.

Vincent Bilem.

Mulholland Drive : all is an illusion


Beware, for the web is dark and full of spoilers

Alors que les adorateurs de Twin Peaks célèbrent leurs retrouvailles avec la série phare de David Lynch, la filmographie du réalisateur réinvestit quelques salles françaises dans des versions restaurées. Potemkine Films distribue ainsi Eraserhead et Twin Peaks : Fire Walk With Me les 31 mai et 7 juin, tandis que Mulholland Drive s’est offert une seconde jeunesse le 10 mai dernier chez StudioCanal.

Qui veut la peau de Rita Rabbit ?

Mulholland Drive, l’allée du crime. Une femme aux cheveux noirs (Laura Harring), à bord d’une limousine, semble victime d’un traquenard. Braquée, elle est sauvée in-extremis (si l’on peut dire) par un accident de voiture. Amnésique, blessée, elle se réfugie dans l’appartement d’une vieille dame sur le point de partir. Elle cède sa place à sa filleule Betty (Naomi Watts), une jeune actrice qui rêve de percer à Hollywood. Confuse, elle croit rencontrer une amie de sa tante dont elle n’avait pas été prévenue de la visite. Pour ne pas attirer les soupçons, la mystérieuse femme prend le nom de Rita, en référence à l’actrice Rita Hayworth. Elle est en possession d’une clé bleue et de nombreuses liasses de billets. Les deux femmes se lancent en quête de réponses : qui est réellement Rita ? Que faisait-elle dans cette voiture ? Qu’ouvre donc cette clé ?D’autres événements, en apparence sans lien avec l’intrigue principale, viennent en perturber la linéarité et sèment la confusion dans l’esprit du spectateur : que serait un film de David Lynch sans une intrigue éclatée ? Le réalisateur Adam Kesher (Justin Theroux) voit le casting de son film malmené par des malfrats fort attirés par les bons expressos (des amis de l’Agent Dale Cooper, sans aucun doute) : il est contraint de choisir une actrice inconnue, Camilla Rhodes (Melissa George) pour en tenir le premier rôle… Pendant ce temps, sa femme le trompe avec le père de Miley Cyrus : le début de la descente aux enfers pour le réalisateur, qui verra en Betty, l’espace d’un instant au cours d’un casting, l’actrice parfaite. Malgré un regard de compassion, voire même de béatitude pour Kesher, chacun se retrouve compromis par ses obligations : Betty doit retrouver Rita et Adam n’a pas d’autre opportunité que de choisir Camilla. Betty, sans fioritures contrairement à une Camilla Rhodes dont l’allure semble fausse au possible (pomponnée à l’excès, l’actrice joue une scène musicale en playback), semblait pourtant si parfaite aux yeux d’Adam… Peut-être est-ce bien là tout le problème de l’intrigue.

Une fois Betty et Rita parvenues au Silencio, ce club où apparaissent furtivement les interprètes de Laura Palmer et Ronette Pulaski, l’intrigue tend vers une résolution que le spectateur se doit de questionner : tout ce que nous aurions vu jusqu’à lors n’aurait été que le fruit d’une illusion. Le cadavre de Diane Selwyn, que Betty et Rita trouvent dans une maison d’apparence abandonnée, ne serait autre que la véritable identité de la jeune actrice aux cheveux blonds, tombée dans la dépression après l’échec de sa relation amoureuse avec Camilla Rhodes, la véritable Rita. Le dernier tiers de Mulholland Drive plonge son spectateur au cœur de la folie de son héroïne, qui s’est créé son alter-ego idéal en glanant des détails ça et là. Betty ? Le nom d’une serveuse. Ce tueur à gages maladroit (Mark Pellegrino) dont les actions perturbent la narration ? C’est celui que Diane/Betty a recruté pour tuer Camilla/Rita. Prise d’hallucinations de plus en plus violentes, Diane met fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête…

Le mystère de la boîte noire

Mulholland Drive fait partie de ses œuvres qui se regardent en plusieurs fois. Pour mieux en cerner l’esprit acerbe et cynique, propre à l’univers lynchéen : tout comme dans sa série Twin Peaks, David Lynch brouille les pistes auprès de son spectateur et mélange les genres. Les malfrats qui s’attaquent à Kesher font basculer l’intrigue dans le thriller, mais aussi dans la comédie (difficile de ne pas refouler une crise de rire lors de la scène du café, ou face à l’acteur ô combien misogyne face à qui Betty joue une scène) ou l’érotisme (quand Betty et Rita s’abandonnent l’une à l’autre). Avant la séquence du Silencio, dont l’onirisme laisse béat et rappelle inévitablement les scènes de la Loge Noire de Twin Peaks, tout ne serait donc qu’un rêve ? De quoi mieux comprendre l’ordre quasi aléatoire des séquences, ainsi que cette toute première séquence musicale fantasmagorique.

Cette double identité ne serait-elle pas également une réflexion métaphorique à propos de l’œuvre elle-même ? D’abord conçu comme un pilote de série à destination des chaînes du groupe ABC, Mulholland Drive n’a pas convaincu ses dirigeants. C’est sous l’influence d’Alain Sarde et Pierre Edelman de StudioCanal que Lynch a pu réécrire, réinventer et tourner de nouvelles scènes pour son œuvre, devenant ainsi un long-métrage à la fin actée. Le cadavre de Diane Selwyn ne serait-il que celui de la première version de l’œuvre, tandis que Betty en incarne le renouveau ? Les malfrats cherchant à imposer une actrice inconnue pourraient-ils être le miroir de ces critiques envers Naomi Watts et Laura Harring, jugées trop vieilles pour leurs rôles respectifs ? En 2001, à l’heure où les films dans lesquels les personnages principaux féminins sont moins d’être légion, David Lynch fait face à la dictature hollywoodienne du « jeunisme » : encore aujourd’hui, les on estime que seulement 28% des personnages principaux de longs métrages sont des femmes (entre 2007 et 2013). Lynch passerait ainsi le test de Bechdel haut la main : ses deux actrices principales sont ensemble et discutent d’autre chose qu’un homme ! La scène de casting de Betty dénonce par ailleurs tout le cynisme de l’industrie, dans laquelle la femme est réduite à l’état d’objet du désir. Et après tout, ce sont des femmes qui cherchent à la tirer de cette situation en lui promettant une bien meilleure carrière…

StudioCanal n’a eu aucun inconvénient à garder le casting initial, facilitant ainsi le tournage de nouvelles séquences à l’année 2000 – et non un tout nouveau film. L’expérience de Lynch avec les producteurs français a porté ses fruits, puisque le réalisateur a notamment bénéficié d’une aide du CNC afin de développer la troisième saison de Twin Peaks. Coïncidence : Canal+ la diffuse en exclusivité. Pourquoi changer une équipe qui gagne ?

Gabin Fontaine

Chapter One : He adored New York City

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L’Île de Manhattan a-t-elle changé dans les presque quarante années qui nous séparent aujourd’hui de la sortie du film de Woody Allen ? Un simple coup d’œil à sa skyline nous indique que oui. Pourtant, son identité visuelle au grand écran est toujours aussi présente. Si le réalisateur new-yorkais a délaissé sa ville depuis plusieurs films maintenant, Manhattan a laissé une emprunte en noir et blanc indélébile sur la pellicule qui compose notre imaginaire filmique commun. À l’occasion de sa ressortie en salle, retour sur un film manifeste d’un genre avec lequel il n’a plus grand-chose à voir.

Manhattan, pourtant comique et romantique, s’inscrit difficilement dans ce qu’on désigne aujourd’hui par comédie romantique. Plus exactement, c’est l’articulation entre ces deux éléments qui le distingue des autres films que l’on associe au genre. Tout l’humour de Quand Harry Rencontre Sally, par exemple, repose sur la connaissance du dénouement amoureux. Le film amuse, car le spectateur sait que malgré leurs multiples chamailleries, Harry et Sally finiront ensemble. Un artifice narratif caractéristique du genre, totalement absent du film de Woody Allen. Si Manhattan fait rire, c’est bien à cause de l’incapacité de ses personnages à se conformer à un quelconque idéal de romantisme,. Isaac, Mary, Yale et Jill, chacun est l’incarnation d’un échec en matière de relations amoureuses. Loin du film d’amour, Manhattan reste un film sur l’amour, l’amour qui aurait dû, mais qui n’a jamais pu. Le romantisme de ses personnages est exalté, un idéal auquel aucun d’eux n’est vraiment prêt à se consacrer.

Ce constat, cohérent au « sous-texte » du film, est exposé de façon très claire dès le monologue d’introduction. Dans cette séquence d’ouverture filmée comme un plan de clôture, Isaac-Woody Allen dénonce une prétendue décadence de la culture contemporaine, pour la contraster immédiatement avec ses prouesses sexuelles. Une juxtaposition qui permet d’introduire au spectateur son personnage comme l’illustration de ce qu’il dénonce. La décadence décrite n’est pas celle des valeurs, mais celle du temps. Woody Allen a trouvé dans Manhattan une façon habile de mettre en scène son irrémédiable névrose de la mort et de sa propre temporalité. Sous couvert de (d’im)maturité, les personnages « adultes » du film rejettent toute pérennité dans leurs relations tout en intellectualisant leurs problèmes. De l’aveu même d’Isaac, le film est une « short story about, um, people in Manhattan who, uh, are constantly creating these real, uh, unnecessary, neurotic problems for themselves ’cause it keeps them from dealing with more unsolvable, terrifying problems about, uh, the universe. » Immatures et égoïstes, les personnages ne sont pas pour autant détestables. Bien qu’engendrée par leurs caprices, la douleur qu’ils ressentent est bien réelle et rappelle celle d’un jeune enfant confronté à ses propres contradictions. Le jeu de Woody Allen en est un parfait exemple dans la dernière scène, lorsqu’il demande à Tracy d’abandonner son projet de comédienne pour rester avec lui, alors que la perspective d’attendre quelques mois lui est tout à fait inconcevable.

S’ils sont incapables de s’ancrer dans une quelconque temporalité, les personnages existent nécessairement dans leur rapport à la ville de Manhattan. Pour filmer la métropole, Woody Allen a fait appel à Gordon Willis, réputé pour son travail de directeur de la photographie dans la trilogie The Godfather. Son talent pour capturer la vie américaine est encore ici manifeste. Si dans les films de Francis Ford Coppola chacun des plans est composé à la manière d’un tableau pour renforcer la prestance des personnages, l’objectif est ici inverse. Il y a quelque chose de très pudique dans la façon dont sont filmés les moments d’intimité entre les personnages. Souvent, des conversations entières se déroulent hors caméra, alors que notre regard se porte sur la ville. Les scènes de la calèche et du planétarium illustrent bien cette réserve face à la sentimentalité. Ils portent également cette idée récurrente chez Woody Allen selon laquelle les relations n’existent qu’en fonction de la ville dans laquelle elles se forment, à défaut de se sceller dans la durée.

C’est là certainement l’héritage le plus conséquent que laisse Manhattan aujourd’hui, mais pas nécessairement au cinéma. C’est désormais bien plus dans les séries télévisées que l’on retrouve ce cadrage à la fois individuel et urbain typique de son cinéma « d’auteur ». Si la comédie romantique est un genre qui peine à se renouveler au grand écran, elle trouve un second souffle allénien dans des séries comme Master of None (Netflix) et Girls (HBO). Que ce soit Aziz Ansari ou Lena Dunham, on retrouve quarante ans plus tard cette même confrontation du créateur-auteur à sa métropole. La ville reste Broadway : ce lieu fixe dans lequel les décors se transforment perpétuellement pour mieux donner vie à des relations amoureuses dont l’identité restera toujours new-yorkaise.

Emilien Maubant

Chérie, je te fumerai jusqu’à en mourir

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Le regard trouble, les pieds butent dans de vieilles canettes de PBR à la recherche d’un fond de bière qui n’aurait pas servi de cendrier improvisé. Le salon toujours embué de la fumée d’une cigarette inextinguible, la fenêtre s’ouvre finalement, et l’air glacial vient givrer les poils des narines. La main finit par se poser sur un paquet de Viceroy King Size, vide. « C’est l’temps d’se rendre au dépanneur ».

Ode to Viceroy de Mac Demarco rappelle une publicité pour cigarettes qui aurait été oubliée dans les cartons d’une agence des années 90. Une VHS délavée, surexposée à la fumée, qui nous réchauffe le cœur et les poumons. Cette esthétique, digne des programmes furieusement dégénérés d’Adult Swim, adoptée par toute une génération de gamins qui ne grandiront jamais. Comme Tim and Eric et autres Dr Steve Brule, Mac Demarco restitue parfaitement le kitsch idiot des années Seinfeld, vestes aux manches bouffantes incluses. Rien ne peut indiquer que la chanson et son clip ont été produits en 2012.

Les couleurs rose et fuchsia saturent les objets filmés au travers d’un objectif fisheye. Le son et l’image s’y trouvent astucieusement associés : les effets de Chorus et Reverb accompagnent les tressautements et distorsions de la bande magnétique. Le clip comme le morceau sont enregistrés avec des outils vieillots que l’on s’imagine acquis dans une « vente de garage ». Sur chacun de ses albums, Mac Demarco joue sur des guitares de mauvaise qualité, les cordes rattachées à la va vite. Pourtant, rien n’est jamais laissé au hasard dans le travail de ce Montréalais originaire de la Colombie-Britannique. L’euphorique débilité, Mac Demarco la revendique et en fait un élément central du personnage qu’il s’est créé, tout comme de sa musique.

Comme pour les cigarettes, Ode to Viceroy exhibe de Montréal tout ce qu’elle a de plus sale et d’excessif.  Mais c’est finalement là ce qui fait tout le charme merveilleusement nocif de ces deux addictions. Un abus enivrant, dont il est heureusement si difficile de s’extirper. Plus qu’une idylle au tabac, cette ode aux Viceroy est une lettre d’amour à Montréal, à ses ruelles et son ambiance. Cette ville chaleureuse et glacée, dans laquelle chaque expiration s’achève en un nuage de fumée.

Emilien Maubant

Stup Virus, quatrième dose de vaccin

 

« Stupeflip Stupeflip c’est l’truc stupéfiant / Beaucoup d’travail comme pour un album d’Astérix » chantait King Ju en 2002. Depuis, Stupeflip a fait son petit bout de chemin. Insidieusement, en germe, le groupe mené par King Ju s’est érigé en membre du patrimoine hexagonal. Distillant petit à petit sa parole céleste et salvatrice, dans un rap game francophone éclaté.  

« Ils viennent de faire pleurer les Inrocks, mes ongles »

Dans l’imaginaire collectif, Stupeflip, c’est le groupe qui a trollé Ardisson et qui a accueilli Taddeï dans un taudis. Bref, un groupe qui aime à mettre en scène sa désinvolture. Pourtant, tout n’a pas toujours été rose pour le trio formé par Julien Barthélémy (King Ju), Stéphane Bellenger (Cadillac) et Jean-Paul Michel (MC Salo). Après s’être fait éjecter de leur maison de disque pour cause de faibles ventes en 2006, Stupeflip a connu une (longue) traversée du désert. Qu’importe, les enfants terribles du « hip-hop psychotrope » ont remis le couvert pour un quatrième album studio.

Des nouvelles de Pop-Hip

Fermenté dans l’appartement du 13e arrondissement parisien de Julien Barthélémy, Stupeflip est de retour pour un quatrième disque, Stup Virus. Totalement financé par les internautes (voir encadré) le « crou » déverse ses rythmes catchy en enchaîne les punchlines percutantes. « La feel good musique j’en ai rien à fout’ » annonce d’emblée le chanteur dans « Creepy Slugs », littéralement : « limaces effrayantes ». Un franglais affûté, une galerie de personnages hauts en couleur (le retour du célèbre Pop-Hip, rôtissant en Enfer, fera la joie des puristes), tout est réuni dans ce nouvel opus aux ritournelles efficaces.

La clé du mystère au chocolat

Epaulé par Sandrine Cacheton, voix synthétique teintée d’une mélancolie robotique, l’auditeur traverse un univers où se mêlent heroic fantasy et lyrics plus prosaïques. Le groupe se raconte à travers une (fausse ?) naissance du Stup Crou. En effet, celui-ci a toujours su cultiver un certain mystère autour de lui. Le morceau sobrement intitulé « 1993 » retrace la genèse d’une collaboration à l’image de son époque : les cassettes, la guitare d’un mec « qui s’est suicidé ». Sur cette grat’, un autocollant « The Stupefiant », qui signe « le vrai début de l’ère du Stup ». Serait-ce là une des fameuses « clés du mystère au chocolat », la clé de compréhension qui lierait tous les textes du groupe ? Début fantasmé ou vrai départ, le Stup ne cesse de se réinventer. Dès lors, la seule vérité est celle des rimes et des assonances.

« Influence dadaïste »

Allitérations, consonances et jeux de mots divers, voilà le programme de ce LP aux airs d’hagiographie post-apocalyptique. Perpétuelle répétition du même, les paroles se font hypnotiques. Volontairement cryptique, hermétique, autoréférentiel, le « crou » érige l’art de la boucle en ready-made musical. Les samples semblent faire écho aux obsessions parolières de King Ju : Casimir, Mylène Farmer, le « 4577 » (prononcer « quatre cinq sept sept »), la folie, l’enfance. Accumulation dadaïste. Néanmoins, ce déroulement incessant de monomanies peut perdre le néophyte. Concurrence est d’ailleurs faite à Batman dans leur tendance à renommer tout et n’importe quoi pour créer un stup-univers singulier : « stup virus » et autres « stup enfer » sont parfois stup-redondants.

Pénétrer dans Stup Virus,  c’est pénétrer dans un univers déjà bien fourni. Cela équivaut à commencer Le Seigneur des Anneaux par Le Retour du roi : possible, mais au risque de passer à côté d’une mythologie foisonnante. Heureusement, Julien Barthélémy et ses acolytes ont trouvé la parade. A l’instar des séries américaines, le disque nous réserve une sorte de previously in Stupeflip. « Retour en arrière » nous prévient l’interlude « Knights of Chaos ». Quitte à sentir le réchauffé ?

La fin du crou ?

Glosant à l’envi sur sa propre fin, fantasmant depuis toujours sur l’Apocalypse, le crew brûle ses dernières cartouches. Ultime spasme auditif, le morceau « Pleure pas Stupeflip », feint des adieux déchirants, aux airs de synthés mélancoliques à la Christian Zanési : « Au revoir… Je commence à en avoir marre d’être derrière l’ordinateur… C’est fini… ». Explication est donnée aux Inrocks : « Le délire de dire au revoir, on l’a fait cent fois », s’amuse King Ju. « Le crou ne mourra jamais » prophétisait-il d’ailleurs dans un morceau éponyme, en 2003…

« Lapin clique sur Ulule, se transforme en hibou » : le croufounding

Autoproclamés « terroristes bienveillants », les membres de Stupeflip ont fait la nique à l’état d’urgence musicale et ne se sont pas pressés pour sortir Stup Virus, six ans après The Hypnoflip Invasion (2011). Entièrement financé par les internautes, le dernier album a récolté 427.972€, sur un objectif initial de 40.000€ ! Bienheureux les crowdfounders, puisqu’une Flip Party est organisée le 16 septembre, à tarif préférentiel pour les « hiboux ».

Conscient d’avoir un public jeune et connecté, le groupe de « rap, rock et variété » a tout de même posté exclusivement sur YouTube un morceau intitulé « Pour les zouzs ». Zouzs de tous bords, unissez-vous !

Vincent Bilem

De l’autre côté de l’espoir, le désespoir ?

other side of hope

Loin du drame social sur l’intégration difficile des migrants en Finlande, le nouveau film d’Aki Kaurismäki s’apprécie comme une longue chanson de blues : empreint d’une mélancolie certaine, mais constamment ponctué de petites notes qui sortent de la gamme attendue pour lui donner toute sa saveur.

Ce rythme de blues se retrouve dans la structure narrative, très carrée, parfois même rigide de L’autre côté de l’espoir. Le premier tiers du film, un peu lent, voit alterner deux histoires qui viendront se rejoindre inévitablement. Wikhström, en pleine crise de la cinquantaine, quitte sa femme alcoolique et son emploi sobre pour ouvrir un restaurant. De l’autre côté, Khaled quitte la Syrie et rejoint la Finlande pour ouvrir une demande d’asile et retrouver sa sœur disparue. La même impassibilité anime les deux hommes, guère affectés par l’absurdité et la complexité des situations qui se présentent à eux. L’homme d’affaires se retrouve à la tête d’une équipe comiquement inapte, alors que le jeune Syrien se voit refuser l’asile et devient la cible d’un groupe de skinheads.

Ce n’est pourtant pas dans le simple contraste de ces situations que se cache toute la réussite du film. Au contraire, Aki Kaurismäki a la bonne idée de présenter les mésaventures des deux personnages avec la même réserve. Le cinéaste exhibe le passage à tabac de Khaled avec un détachement identique à lorsqu’il filme la petite vie du restaurant. Ainsi, malgré (ou grâce à) leur tonalité différente, les deux récits battent finalement la même mesure et trouvent leur harmonie dans un comique du désespoir particulièrement réjouissant.

Ni cynique ni caustique, l’humour de L’autre côté de l’espoir joue plutôt sur l’absence totale d’expressivité des personnages. La première scène où Khaled raconte son parcours aux services d’accueil du pays en est le meilleur exemple. C’est avec une rigueur toute bureaucratique que le jeune homme est reçu, et c’est avec la même formalité que l’on découvre l’histoire pourtant dramatique du personnage. Cette pudeur, que l’on imagine typiquement finlandaise, se retrouve sur tous les plans de la réalisation, du jeu des acteurs jusqu’à la seule et unique chanson qui ponctue le film. Ce décalage constant entre les enjeux graves du personnage et la sobriété de leur traitement à l’écran confère au film toute son originalité et une véritable identité, surtout lorsque l’on connaît le contexte politique actuel en Europe.

Si le film est foncièrement politique, il ne l’est jamais par le biais de discours engagés. L’autre côté de l’espoir n’est pas un film sur le vivre ensemble, et n’est en aucun cas un appel à dépasser ses différences. Alors que la rencontre entre Wikhström et Khaled aurait pu donner lieu à une fable humaniste et xénophile, il donne plutôt à voir le traitement las et bureaucratique de la crise des migrants. Le film préfère ainsi montrer froidement l’indifférence pragmatique de la société finlandaise aux autres cultures. Le restaurant miteux de Wikhström encapsule en ce sens parfaitement toute cette thématique du film. Dans une volonté de séduire un public jeune, moderne et ouvert, il change constamment de style et passe des harengs en conserve aux sushis, puis à la nourriture indienne. La mixité culturelle est présentée comme une mode, un désir de rester dans l’ère du temps, et c’est ce que dénonce habilement Aki Kaurismäki tout au long du film.

Pourtant, le cinéaste parvient à ne pas tomber dans un cynisme désabusé. L’économie à tout niveau de la réalisation ne suscite pas l’indifférence du spectateur puisque malgré tout, le film n’est pas dénué de véritables sentiments. Les enjeux auxquels font face Khaled sont bien réels, et ne sont jamais minimisés. Au contraire, c’est en les intégrant à un quotidien banal et austère que le réalisateur leur confère tout leur impact. L’autre côté de l’espoir ne signifie jamais vraiment le désespoir. Quoi qu’il leur arrive, les personnages perdurent et continuent de flotter au rythme de cette mélancolique et agréable mélodie de blues.

Emilien Maubant

Big Brother is walking, near you.

Détrompez vous cette photo n’est pas tout droit sortie d’un film de science-fiction des années 80-90 mais bel et bien de la réalité. Prise le 21 février 2016 lors d’une conférence Samsung, cette photo met en scène une assistance casquée du nouveau dispositif VR de la marque et d’un Mark Zuckerberg, gourou de Facebook traversant de fait, la foule incognito. Outre le côté « dérangeant » d’une humanité peut être trop connectée, c’est surtout le symbolisme de cette photo qui frappe.

On peut y voir une véritable symétrie avec la pub “orwellienne” d’Apple pour la sortie du Macintosh, 1984. Une assistance obnubilée et complètement amorphe face à la puissance salvatrice d’un leader, d’une technologie dominatrice. Une personne traverse alors la foule poursuivi par les forces de sécurité. Un marteau fend l’air et vient finalement se fracasser contre le portrait gigantesque de Big Brother. Les chaînes sont brisées, “1984 ne sera pas comme 1984”. Sauf qu’ici, ce n’est pas un libérateur qui traverse la foule fascinée pour délivrer le peuple du joug de Big Brother. Mais bien Big Brother lui même. Un sourire satisfait au visage.

La symbiose de l’homme avec la machine, le monde connecté, le village global de McLuhan, la réalité virtuelle sont des thématiques abordés depuis la naissance de la science-fiction et aujourd’hui bien réel. Il est peut être temps de ne plus se demander quand cela se produira-t il mais bel et bien « Et si cela se produit, on fait quoi ? » .

Martin Parr en croisade contre la jet-set

Il est bon ce samossa ?! Une dame bien en chair, bouche grande ouverte enfourne une pleine bouchée de ce plat indo-pakistanais. A sa droite, ses deux comparses aux lunettes de soleil de marque, font de même. Dans cette photographie à la scénographie fleurant bon le foodporn, Martin Parr délaisse les classes populaires anglaises pour faire un petit tour du côté du luxe. La décadence est au rendez-vous.

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Vente de charité à Hollywood – Luxury @Martin Parr

Cette photographie, intitulée Vente de charité à Hollywood, est une critique acerbe du capitalisme moderne : pendant que certains se bâfrent, d’autres dégustent. Le propos est teinté, – comme à chaque fois avec Martin Parr -, d’une ironie grinçante qui contraste avec la facture résolument pop et esthétisante de ses clichés.

Le travail du photographe s’apparente à une croisade contre le mauvais goût. Dans sa série Luxury, il s’attaque aux milliardaires et au matérialisme qui les caractérise. « Ma démarche est politique. Je photographie l’argent, le luxe, mais je montre aussi les excès de cette petite caste qui domine le monde », déclare-t-il. Martin Parr ne porte pas la fleur au fusil, mais bien à l’objectif.

L’artiste jette un regard sans concession sur l’avidité des nouveaux riches. Entre gorge profonde et Godzilla, les sujets représentés inquiètent et amusent. Dans ce cliché tout est suggéré (et suggestif). Gloutonnerie et sexualité prennent, ainsi, la forme d’un samossa.

Derrière les épaisses lunettes de soleil noires, l’opulence dans ce qu’elle a de plus dérangeant.

American Honey : une étoile de plus au drapeau ?


American Honey, Prix du Jury à Cannes, signe le retour d’Andrea Arnold huit ans après le remarqué Fish Tank. La cinéaste britannique change désormais de continent et s’attaque au versant sombre du rêve américain à travers le portrait d’une jeunesse désabusée et franchement paumée. Star (Sasha Lane), adolescente du Midwest, abandonne son petit copain alcoolo, drogué et violent – le profil parfait du bon gros connard – après avoir rencontré une troupe d’adolescents qui vagabonde de ville en ville au gré de leurs propres règles.

À la tête de cette bande figurent les deux seuls acteurs connus du grand public : l’inénarrable Shia LaBeouf (« he will not divide us! ») et la star montante Riley Keough, héroïne de la série The Girlfriend Experience et aperçue dans Mad Max: Fury Road. Les autres membres du groupe sont essentiellement des inconnus, y compris Sasha Lane pour qui il s’agit de son premier rôle au cinéma – la jeune femme ayant été dégotée sur un parking par la réalisatrice, à l’instar de son personnage, alors qu’elle n’avait jamais fait de cinéma. C’est elle, la star – depuis devenue égérie Louis Vuitton. Son personnage n’éclipse pas pour autant le reste de cette famille improvisée ; le blondinet casse-cou exhibitionniste, la jeune introvertie particulièrement fan de Star Wars et Dark Vador, un jeune couple qui accumule les petits animaux de compagnie…  

American Nightmare : déception ?

Ces gosses frappent aux portes et appellent à la générosité pour vendre quelques magazines, surtout auprès des résidences pavillonnaires fortunées. Mentir, attirer la pitié, rentrer dans le jeu de bons vieux « daddys », voler, tout est bon pour gagner de l’argent et satisfaire Krystal, la chef de clan. La promesse d’un mode de vie parallèle, constamment en mouvement, où l’on ne doit rendre de comptes à personne, n’est finalement qu’une illusion. Les rapports de force sont toujours présents. Krystal balance ses gosses à la rue, tandis qu’elle accumule les prises de drogue et les partenaires sexuels dans sa chambre de motel. Si tu ne rapportes pas assez, tu te bats ou tu dégages. C’est simple, cruel, mais efficace.

Une vie plus animale donc, et impitoyable. À l’image de la relation entre Star et Jake : lui se veut être le mâle dominant, un loup hurleur prêt à se réfugier dans la violence. Elle tient à préserver son indépendance et n’hésite pas à affirmer sa personnalité, à l’image d’une caméra perpétuellement en mouvement, agitée, mais toujours au plus près d’elle. Les deux se réunissent à travers leur amour (ou plutôt du sexe bestial), né d’une scène de rencontre des plus bâtardes. Un supermarché, du Rihanna en fond sonore, Jake et sa bande sèment la pagaille dans les rayons, et lui commence un quasi-strip-tease sur le tapis roulant d’une caisse. Niveau danse et musique, on est bien loin de La La Land.

American Honey se veut malgré lui être le portrait d’une société états-unienne qui n’a jamais autant mal porté son nom. Toute classe sociale n’est pas épargnée – surtout les personnes les plus aisées : des cow-boys fortunés décidés à faire griller leur gros morceau de viande en l’absence de leurs femmes, une mère de famille catho coincée voulant éloigner sa fille de la dépravation… Les traits sont grossis, presque caricaturaux, mais pourtant exacts. En effleurant le documentaire, Andrea Arnold a donné un avant-goût de l’électorat Trump. Quand Star se prend de pitié pour deux enfants vivant dans la crasse auprès d’une mère accro à la drogue, elle revoit sa propre vie – sa propre mère, elle même morte d’une overdose. Que peut-on faire pour aider ? À l’heure à laquelle le Président promet de rendre l’Amérique grandiose, force est de constater qu’il y aura beaucoup, beaucoup de boulot.

Gabin Fontaine

Loving, l’élégance par la simplicité.

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Innocence, sincérité et douceur: trois termes pour aussi bien décrire une relation amoureuse dévouée que pour expliquer la réussite de Loving. Plutôt que de tomber dans la facilité d’un récit mélodramatique et politique sur la mixité raciale dans une Amérique des années soixante, Jeff Nichols préfère se concentrer sur l’élégance et la simplicité de l’amour qui unit Richard et Mildred Loving.

Confrontés à l’illégalité de leur union, les Loving se trouvent dans l’obligation de quitter l’État de Virginie sous peine d’emprisonnement. Nichols a choisi d’exposer la situation de la façon la plus simple et percutante possible. Après un premier quart d’heure paisible dans lequel est introduit le couple sur le point de se marier, la police fait brutalement irruption pour jeter les deux personnages en prison. Sous le faisceau des lampes torches des policiers, les deux amants que l’on percevait jusqu’ici comme légitimes et insouciants sont transfigurés en criminels. Nichols n’ayant pas voulu expliciter d’entrée de jeu le statut juridique du mariage interracial en Virginie, la scène effraie et permet d’établir la contradiction entre l’innocence de cet amour et la clandestinité à laquelle il se trouve condamné.

Si la passivité et l’incrédulité de Richard Loving peuvent surprendre, elles expriment parfaitement l’aberration de la situation. Bien que le film ait en trame de fond la lutte pour les droits civiques, le statut criminel des Loving n’est jamais véritablement présenté comme une injustice, mais plutôt comme une profonde absurdité. Le film alterne constamment entre la vie de famille presque banale des Loving et les injonctions brutales à légitimer leur union, une dissonance qui suffit à elle seule à porter le message du film. C’est en ce sens que la focalisation sur le quotidien du couple trouve tout son intérêt et permet à Loving de se distinguer des autres films du genre. L’une des meilleures scènes du film illustre brillamment la logique de ce parti pris de la narration : on y voit Michael Shannon en photographe du magazine Life qui, tout comme Jeff Nichols, parvient à capturer avec beaucoup de légèreté la simplicité et l’innocence de cette union.

La sobriété de la réalisation de Nichols permet d’échapper à un traitement sensationnaliste et dramatique de l’affaire Loving v. Virginia, un sujet qui aurait pu facilement s’y prêter. Le film ne contient aucun discours enflammé sur la discrimination raciale, aucun personnage dont la seule fonction serait de mettre en mots la violence et l’injustice dont sont toujours aujourd’hui victimes les populations noires aux États-Unis. Nichols préfère évacuer ces considérations finalement attendues par le spectateur au profit d’un portrait plus intime sur l’innocence. Le succès de cette démarche repose amplement sur la performance juste et mesurée de Ruth Negga, dont la douceur vient contraster habilement avec la nature plus bourrue mais tout aussi sincère de Joel Edgerton. Après Mud et Midnight Special, Loving vient démontrer une fois de plus le talent du réalisateur à tirer le meilleur de ses acteurs.

En choisissant de reléguer la lutte pour les droits civiques au second plan, Jeff Nichols laisse la place à un récit tendre et délicat sur l’amour et la persévérance. Alors que l’État de Virginie remet en cause la légitimité de cette relation, le spectateur ne doute pas une seconde de la sincérité et de la pérennité de leurs sentiments. Une véritable prouesse et une alternative convaincante au drames historiques auxquels nous sommes habitués.

Your Name : Le tour de magie de Makoto Shinkai

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Avec cent millions de dollars de recettes au Japon et plus de dix millions d’entrées, Your Name est le premier film d’animation à faire de l’ombre aux autres productions du Studio Ghibli. Comparé à outrance au maître de l’animation japonaise Miyazaki, Makoto Shinkai n’a pourtant pas joué la carte du mimétisme.

Au cœur de cette comédie dramatique, la thématique du rêve et de la permutation des corps. Certaines nuits, sans prévenir, Mitsuha se retrouve propulsée dans le corps de Taki et inversement. Elle vit dans une campagne reculée du Japon, il étudie en plein cœur de Tokyo, mais chacun va devoir appréhender la vie de l’autre. Une confusion qui sert de ressort comique et interroge la question du genre et des clivages culturels. Mais Makoto Shinkai ne s’arrête pas là et effectue un basculement vertigineux au milieu de son film. Ce qui avait tout l’air se rapprocher d’un doux rêve semble glisser irrémédiablement vers le cauchemar.

Fil conducteur de ce qui devient vite une romance, le rêve dévore le fond et la forme d’un film hybride qui bouscule le spectateur. Les vastes paysages aux ambiances crépusculaires accompagnent la substitution des corps et des âmes. D’abord dépassés par un jeu de rôle qu’ils finissent par maîtriser, Mitsuha et Taki instaurent un mode de communication à part entière. Se griffonnant quelques mots sur des cahiers, notes de portable ou parties de leur corps, les deux adolescents s’agrippent comme ils peuvent à un réel qui leur échappe. Qui est qui ? Le spectateur a parfois du mal lui aussi, à reconstituer le puzzle qui se joue sous ses yeux. Quelques incohérences dénotent même et participent à le perdre. Une dynamique parfois bancale qui ne s’inscrit pas moins dans la thématique du rêve, partagé entre illusion de réalisme et déconstruction avérée. L’impression de déjà vu hante les personnages et titille le spectateur par la dispersion de souvenirs elliptiques. Ainsi, Mitsuha dénoue un ruban rouge de ses cheveux et le balance à un Taki hagard depuis un quai de métro. « Taki … Taki, tu m’as oublié ? » se désole la voix off de Mitsuha. Un questionnement qui berce le film, pareil à un refrain, et entrecoupe les rêves du jeune homme dérouté.

Onirique mais également poétique, Your Name oppose un Tokyo moderne au Japon traditionnel, bercé par les rites et coutumes de la grand-mère de Mitsuha. Les interrogations des personnages se calquent sur les paysages chimériques et sont jetés comme des vers. Makoto Shinkai convoque les sens, dissèque la matière. Le souffle du vent dans les feuilles d’arbres, les cercles de pluie à la surface du lac, le fil à tisser, symbole du temps qui passe, et les vols d’oiseaux par-dessus la plaine. L’image happe, transporte et appelle le voyage, comme cette comète qui transperce les nuages et démultiplient les points de vue.

Subtilement, Makoto Shinkai ravive la mémoire des catastrophes naturelles de 2011. Le rêve ne sert plus seulement l’histoire d’amour mais également l’histoire d’un Japon blessé. A mesure que le film avance, la dimension cosmique qui participait jusque-là à insuffler davantage de spectaculaire prend des proportions inquiétantes. En défiant les contraintes spatio-temporelles, le réalisateur s’imagine un monde sans limites où l’au-delà viendrait à bout d’un réel tourmenté, comme par magie.

 

Onfray mieux de lire autre chose

Dans son dernier livre-fleuve, Décadence, Onfray charrie une histoire de l’Occident judéo-chrétien. Se voulant une philosophie de l’histoire, le pavé ne parvient pas à atteindre l’objectif. Malgré le nombre important de pages, on ne peut que se sentir submergé par le vide réflexif qui s’en dégage.

Passion accumulation

Il y a un style Onfray. Ses accumulations, que l’on pourrait prendre pour des envolées, se font, tout au long des pages, pesantes. Trop pesantes. A y réfléchir, on se dit que c’est peut-être un moyen qu’a trouvé Onfray de faire un livre de plus de cinq cents pages par an. En y réfléchissant mieux, on se dit que c’est une manière d’atteindre l’exhaustivité. Mais cette entreprise de vouloir tout dire, tout décrire, se révèle vaine. Le philosophe ne réussit qu’à se faire le compilateur d’une histoire, et non de l’Histoire. On croyait lire un philosophe, on se retrouve face à un gloseur. Il peine d’ailleurs à cacher le fait qu’il porte une réflexion sur le monde contemporain, plus que sur l’Histoire. Quand il affirme qu’Eusèbe de Césarée s’inscrit dans « une longue tradition de vilénies des philosophes mangeant dans la main des puissants », Onfray renvoie moins à l’histoire qu’à la période contemporaine. Pas très sérieux.

« Pinaillage »

La désinvolture dont il fait preuve au sujet de questions philosophiques importantes laisse parfois le lecteur pantois. Comment, en effet, s’affirmer philosophe de l’histoire et résumer la question de la Trinité sous l’expression de « pinaillage théologique » ? Dieu et Jésus sont-ils intrinsèquement la même personne, ou l’un précède-t-il l’autre ? « Pinaillage ». Le néo-décadentiste préfère gloser sur les menstruations de la philosophe antique Hypatie. Soit.

A force de vouloir faire de la philosophie autrement, il en vient à ne plus faire de philosophie du tout. Il lui faut deux cents pages pour affirmer que les peintures représentant Jésus sont « des projections culturelles et mythologiques de l’artiste ». Il lui faut cent pages de plus pour affirmer que l’Inquisition ne s’appuyait pas vraiment sur l’amour du prochain. A force de trop enfoncer les portes ouvertes, le château ontologique souffre de courants d’air.

De la difficulté d’être historien

En jugeant l’histoire avec des outils d’analyses modernes, Onfray peut-il s’envisager sérieusement comme un philosophe de l’histoire ? Tâche délicate que d’analyser le passé, car il faut penser des sociétés très éloignées culturellement et temporellement de nous avec des outils de réflexion contemporains. Onfray a factuellement raison lorsqu’il affirme que la Bible est « misogyne et phallocrate ». Mais il oublie de recontextualiser l’écriture du livre sacré. Ce qu’il avait d’ailleurs très bien fait dans… son Traité d’athéologie.

Le panoptique dressé, impressionnant, se révèle trop ambitieux. Il ne faut pas se méprendre sur Onfray : celui-ci théorise bel et bien la fin de l’Occident judéo-chrétien (ce qui reste discutable), mais ne se pose pas en réactionnaire. Pour lui, la fin des civilisations est inéluctable. Il se trouve que notre génération est là au mauvais endroit au mauvais moment. 650 pages pour un ersatz de Traité d’athéologie sous hormones déterministes. Oubliable, donc.

Décadence, Flammarion, 650p., 22,90€

Event[0]: Dans l’espace, personne ne vous entendra taper.

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Si l’histoire du jeu vidéo est récente, celui-ci comme tout champ culturel se réinvente sans cesse. Il n’est donc pas rare de voir apparaitre au milieu des blockbusters vidéoludiques, des titres qui vont pour ainsi dire changer la donne, voir inventer un nouveau genre en soi. C’est le cas du « walking simulator » soit littéralement et un peu péjorativement « un simulateur de marche ». Loin de là l’idée d’adapter un jeu qui retranscrit les joies de la marche nordique, mais bien une tentative d’apporter de nouvelles expériences aux joueurs, et surtout une expérience narrative. Le joueur endosse alors plus le rôle d’un spectateur qu’un acteur au sens ludique avec un jeu qui lui déroule une histoire. Cette dernière garde tout de même un côté ludique par l’action du joueur qui doit par exemple avancer, prendre des décisions et actionner des mécanismes, mais tout cela de manière très réduite par rapport à un jeu classique.
S’il est vraiment difficile de donner une date précise de naissance du genre, certains osent qualifier le jeu Dear Esther sorti en 2012, comme la graine originelle du walking simulator. Des dizaines de titres, pour la plupart du temps indépendants, ont depuis fait leur apparition et ont apporté leur pierre à l’édifice, décrochant au passage pour certains la statut de « jeu culte » par la communauté. The Stanley Parable (2013), Everybody’s Gone to the Rapture (2015) ou plus récemment FirewatchVirginia et ce qui nous intéresse aujourd’hui, Event[0].


Dans un futur alternatif, les voyages spatiaux font partie du quotidien de l’humanité. L’ITS (International Transport Society) envoie depuis les années 80, une myriade de vaisseaux à la découverte des richesses du système solaire. Vous incarnez ici, un jeune astronaute faisant partie d’une mission spatiale, appelé Europa 11. Alors que vous et votre équipage atteigniez l’orbite de Jupiter, un grave incident se produit. Ejecté du vaisseau et réfugié dans une capsule de survie, vous assistez incrédule au milieu des débris flottants, à la mort de votre équipage. Seul, errant dans le vide spatial vers une mort certaine, vous trouvez cependant son salut par la rencontre avec le vaisseau Nautilus, sorte de vieux paquebot tout droit sortie de l’imaginaire sci-fi des années 80.
Évoluant dans ce vaisseau fantôme mystérieusement inhabité, vous aurez alors pour seul interlocuteur, une intelligence artificielle répondant au doux nom de Kaizen avec qui il faudra collaborer afin de revenir sur Terre.

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Je danse le I.A

Souvent moquées, les IA de jeux vidéo n’ont rien à avoir avec leurs homologues décrites au cinéma. Comme dans la réalité, aucune IA de jeu vidéo n’a aujourd’hui atteint ne serait-ce que 10% de la puissance cognitive d’un HAL 9000 ou d’un Skynet. C’est pourtant la principale « killer feature » d’ Event[0]. Présents sur chacun des terminaux disséminés sur le vaisseau, cette IA nommée Kaizen s’adresse directement au joueur via des lignes de texte monochrome. 20170124004836_1Le joueur est alors libre de taper n’importe quel texte (en anglais) directement via son clavier réel.
C’est ainsi que le dialogue s’instaure. À la fois principal outil pour franchir les obstacles du jeu, mais aussi personnage secondaire et principal moteur de l’intrigue, Kaizen deviendra pour quelques heures votre seul compagnon. Chaque action souhaitée devra passer par un ordre des plus limpide « Ouvrir porte D11 » « Fais descendre l’ascenseur ».Il est néanmoins nécessaire d’avoir de véritables conversations, en enquêtant sur le passé du vaisseau ou en exposant ses plans afin d’avancer dans l’intrigue. Nous sommes en face d’une réelle IA, certes perfectible, mais qui ne se contente pas comme dans les jeux textuels des années 70-80 de recracher des lignes préenregistrées à l’apparition du moindre mot clé. L’orthographe, la curiosité du joueur et même sa politesse influeront grandement sur le déroulé de l’histoire, d’autant plus que Kaizen possède son petit caractère, brouillant encore plus la frontière entre le joueur et la machine.

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« It’s the end of the world, it was a hard trip. »

Event[0] n’est donc pas qu’un vulgaire « walking simulator », simplement délocalisé dans l’espace. Tout comme bon jeu d’exploration, un grand détail a été apporté à l’ambiance et à l’environnement dans lequel évolue le joueur. On nage ici dans des niveaux rétrofuturistes qui pourraient être tout droit sortis du cerveau de Kubrick, rendant un hommage certain à l’esthétique des années 80. Dénué d’interface hormis celle des terminaux, le joueur évolue librement dans le vaisseau à la recherche du moindre indice lui permettant d’avancer, jusqu’à une des trois fins fatidiques qui ne laisseront pas le joueur indifférent.

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Plein de belles promesses, Event[0] propose une escapade et une expérience narrative comme on en voit rarement dans le monde vidéoludique. Principalement aidé par la relation nouée entre le joueur et l’intelligence artificielle, le jeu offre aussi une direction artistique appréciable, surtout pour les fanatiques de sci-fi.
Event[0] rencontre néanmoins quelques turbulences après un décollage réussi. Bouclé en quelques heures seulement, le titre souffre ainsi de lenteurs voir de passages particulièrement confus. Recommandé seulement aux anglophones, le jeu reste néanmoins un bon ambassadeur pour ce genre particulier du monde vidéoludique, qui tend à se développer et à repousser à chaque nouveau titre les limites de l’expérience narrative.

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Scandales et petits cancans : la mode vit plus fort aux Art décoratifs

Jusqu’au 23 avril 2017, l’exposition « Tenue correcte exigée » au Musée des Arts décoratifs de Paris déshabille les tapages vestimentaires qui électrisent depuis le XIVe siècle, les podiums et les rues.

C’est une robe noire élégante. Elle épouse sobrement les formes de ce corps gracile, presque pudiquement, avant de se retourner et de dévoiler par un décolleté vertigineux, le bas de ses reins. Mireille Darc et sa robe disons, osée, signée Guy Laroche dans Le Grand blond avec une chaussure noire en 1972, en avaient fait rougir certains et rugir d’autres. Dans le monde de la mode, les scandales sont nombreux et ne sont pas près de s’apaiser. Des esclandres toujours d’actualité, que l’exposition « Tenue correcte exigée » met en lumière.

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Interdictions et critiques virulentes

Un tableau de Cranach accueille les visiteurs. Cette représentation du péché originel, Adam et Ève nous fixant dans leur plus simple appareil, pourrait prêter à confusion. Étrange choix du commissaire d’exposition Denis Bruna ? Au contraire : c’est bien dans le Jardin d’Eden qu’ont commencé les premiers éclats, l’obligation de se vêtir pour avoir transgressé l’ordre établi, l’appréhension du regard de l’autre et de la critique. « Sac à patates », « Tu es sûr de vouloir sortir comme ça ? », « C’est une robe ou une meringue ? » : des remarques désobligeantes sont susurrées à l’oreille du visiteur, qui ne peut s’empêcher de vérifier d’un coup d’œil son allure dans le miroir. Une belle entrée dans l’univers des podiums, où les créations des couturiers font jaser depuis le XIVe siècle. Certains en ont même fait leur métier : la voix de Christina Cordula, experte en image, sermonne des conseils sur la tenue idéale pour impressionner la belle-famille. Codes vestimentaires et style ne font pas bon ménage.

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Tenues de circonstances et histoires étonnantes

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Elisabeth Vigée-Lebrun, Marie-Antoinette « en chemise », 1783.

Trop court, trop moulant, trop plongeant… Les transgressions à la loi du « savoir-se-vêtir » évoluent au fil de l’exposition. La scénographie vivante de Constance Guisset, avec un judicieux clin d’œil à la typographie des Galeries Lafayette, organise par thématiques ces esclandres aberrants. Parmi eux,  Marie-Antoinette et sa fameuse robe chemise, qui a valu au peintre Vigée-Lebrun le remplacement du portrait de la Reine en 1783 ; Jack Lang accueilli par des exclamations dans l’Hémicycle en 1985 avec son costume au col Mao ou encore les remarques sexistes face à la robe à fleurs de Cécile Duflot en 2012. Pourtant l’histoire de la mode est aussi une affaire d’inversion des codes. Même les chaussures à talons ont changé de destinataire, n’adoptant leur caractère féminin et érotique qu’au XVIIIe siècle. Avant cela, les escarpins étaient la lubie des messieurs…

Des tabous qui ne sont pas prêts de s’arrêter

Sept siècles de tapages sont ainsi contés, à l’appui de plus de 300 vêtements, accessoires, documents d’archives, peintures et vidéos qui font revivre la stupeur face au tee-shirt moulant de Marlon Brando (Un tramway nommé désir) ou devant les publicités unisexes de Levi’s en 1960. De quoi déclencher l’ire des réactionnaires et des moralistes.

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Ces tapages interpellent le visiteur, ébahi par les dates qui ne sont pas si lointaines : en 1880, une femme avait besoin d’une autorisation pour porter un pantalon… Ébahi aussi par les costumes en soie et les robes corsetées des Arts décoratifs qui nous ont déjà fait rêver (« La Mécanique des dessous » en 2013, « Déboutonner la mode » en 2015). Cependant, les propos vont plus loin cette fois : Pourquoi la capuche créée-t-elle la polémique depuis le XIVe siècle ? Quelles stratégies les maisons de mode usent-elles pour continuer à attirer les regards ? A Simone de Beauvoir la conclusion de cette exposition rythmée : « Ce qu’il y a de scandaleux dans les scandales, c’est qu’on s’y habitue ».

« Tenue correcte exigée : Quand le vêtement fait scandale », exposition présente aux Arts décoratifs à Paris, jusqu’au 23 avril 2017.