La Bibliothèque Marguerite Durand gagne la bataille

Après plusieurs semaines de lutte, la Bibliothèque Marguerite Durand à Paris, spécialisée sur l’histoire des femmes, du féminisme et les études de genre restera finalement dans ses locaux du 13 ème arrondissement. Une victoire pour les féministes et les chercheur.se.s

Installée dans la médiathèque Pierre Melville depuis 1989 suite à un premier déménagement, la Bibliothèque Marguerite Durand gagne une bataille en conservant sa localisation. La Mairie de Paris avait pour projet de rattacher son fond à la Bibliothèque Historique de la ville.

C’était sans compter sur la mobilisation de milliers de féministes ayant fait tourner une pétition pour contrecarrer cette décision et multiplié.e.s les rassemblements.

Cette information a été très relayée sur les réseaux sociaux et les médias européens comme en atteste le tweet précédent.

Le contexte médiatique, l’affaire Weinstein et la montée du mouvement « Me Too » aurait mis l’équipe municipale dans une position inconfortable, les ayant poussé à revenir sur leur choix.

 

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Collision mortelle dans les Pyrénées-Orientales

Ce jeudi 14 décembre vers 16h10, un bus scolaire est entré en collision avec un train à hauteur d’un passage à niveau, à Millas dans les Pyrénées-Orientales. Il a été coupé en deux par la violence du choc.

Le car transportait une vingtaine de collégiens et le TER, vingt-cinq passagers. Cinq enfants sont décédés et quinze autres ont été blessés.

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Sur Twitter, le Président de la République a rapidement réagi à la nouvelle.

D’autres personnalités politiques ont également exprimé leur soutien aux victimes et à leurs proches sur les réseaux sociaux.

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Alors en déplacement dans le Lot, le Premier ministre Edouard Philippe et plusieurs membres du gouvernement se sont rendus sur place.

Le président de la SNCF est également allé sur les lieux du drame.

Trois enquêtes ont été ouvertes pour déterminer les circonstances de l’accident. Mais cela risque d’être compliqué car les témoignages se contredisent.

Ce drame remet en question la sécurité des passages à niveau, cause de multiples accidents tragiques.

Le Baal macabre de Christine Letailleur à La Colline

Christine Letailleur met en scène la célèbre pièce de Bertold Brecht au théâtre La Colline. Un spectacle aussi funèbre que fulgurant, incarné par le bouleversant Stanislas Nordey. 

Jusqu’à sa mort, le dramaturge allemand Berthold Brecht n’a jamais cessé de réécrire Baal, donc il existe officiellement cinq versions. C’est la première, celle de 1919, la plus crue et la plus violente qu’a choisi de mettre en scène Christine Letailleur au théâtre de La Colline, à Paris. Traduite de l’allemand par Eloi Recoing, elle dépeint, dans une langue lyrique et ciselée, l’errance de Baal, poète maudit dont le nom est emprunté à une divinité solaire et maléfique. Pour ce rôle, elle a élu Stanislas Nordey avec qui elle avait déjà collaboré dans La philosophie dans le Boudoir ou encore Hinckemann. Un rôle taillé sur mesure pour le directeur du TNS dont le physique malingre et la voix caverneuse coïncident étrangement avec l’incandescent héros brechtien.

De feu, de flammes

Des lettres de feu apparaissent sur scène : B-A-A-L. Rouges comme l’enfer sur un immense tableau noir, elles donnent la couleur de la pièce : ce sera rouge sang, couleur de la violence et de la damnation, couleur de la colère et de l’exécration. Dans la première scène, Baal est félicité pour ses poèmes par Mech, un riche négociant, dont il refuse pourtant les louanges. Seul contre tous, il réclame à boire, des chemises blanches et s’en va en tournant le dos aux bourgeois. Ce sera le début d’une errance sans fin, d’un refus d’appartenance et d’une quête de jouissance qui ne connaîtra aucune limite. Dans les mots de Baal transparaît le Brecht d’après-guerre, révolté contre la bourgeoisie et avide de poésie. A l’instar du dramaturge dont il est l’alter-ego, Baal fuit sous la voûte étoilée et n’a plus cure de rien. Il est, voilà tout. « Baal, c’est Brecht jeune, explique Christine Letailleur, on sent qu’il est attiré par ces poètes qui ont une vie, je dirais, anticonformiste, immorale (…). Le Poète, pour Brecht, c’est quelqu’un qui vit son immoralité (…), il est autrement que le modèle que la société voudrait qu’il soit.[1] » Baal est un poète, Baal est un démon, Baal consomme et se consume sans ne se soucier ni de rien, ni de personne. Il injurie le monde et « pisse dans les pissotières de l’aube ». Ivre de sexe et d’alcool, il tue, vole, bouffe, viole, écrase ceux qui l’aiment et détruit, plus violent et plus sauvage que jamais. Tranchant comme une lame de rasoir, il n’a plus aucunes limites : il est la transgression même. Dans ce rôle, Stanislas Nordey est fulgurant. Après avoir fait ses preuves dans « Hinkemann », il montre une fois de plus que la collaboration avec Christine Le Tailleur est fructueuse. Sa longue silhouette vampirique et tourmentée épouse à merveille les contours de Baal et sa diction époumonée, chuintante se mêle avec justesse aux mots du poète. Son compagnon de route, Ekart, incarné par Vincent Dissez lui donne corps, dans la pièce comme sur scène, et tout deux flamboient. Il capte alors – deux heures trente durant -, l’attention du spectateur tendu comme une corde, pressé en tous sens et violenté par des mots, des cris et des actes de plus en plus impitoyables.

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Une mise en scène flamboyante

De larges panneaux de bois encadrent la scène. Tantôt ils se changent en bistrot, tantôt en cabaret, tantôt ils ne sont plus que des murs sombres contre lesquels viennent s’écraser les cris de Baal. Des ombres chinoises s’agitent au loin sur un tableau noir. Une forêt. Un escalier de fer dans lequel déambulent les personnages. Un bruitage de vent, léger, dans le lointain. C’est une nuit éternelle qui tombe sur La Colline. Une nuit étoilée, une nuit terrifiante qui donne à la pièce toute sa beauté. Orchestrée par Emmanuel Clolus, la mise en scène est – paradoxalement- aussi spectaculaire que dépouillée. La musique est loufoque ou grinçante, entre le cabaret déluré et la forêt effrayante. Comme revêtue de rouge et de noir, entre le clair et l’obscur, la pièce se déploie dans un jeu d’ombres et de lumières faméliques. C’est l’œuvre de Stéphane Colin, éclairagiste ingénieux et fidèle complice de Christine Letailleur. Le dispositif scénique amplifie ainsi l’angoisse prégnante dans Baal, jusqu’à la rendre sublime dans son atrocité. Avec cet escalier étrange, les personnages se courent après, se fuient les uns les autres, ou s’abritent, parfois dans la nuit peuplée d’ombres. Baaaal ! Baaaal ! Le cri est incessant et retentit tout au long de la pièce comme une imprécation, un anathème, une malédiction. Cri des femmes, écho sépulcral des filles qu’il violente. Cri de la mère qu’il tourmente. Cri des hommes qu’il accable. Et cri final, d’un Baal maudit condamné au néant et à la destruction. Brecht dit s’être inspiré de François Villon, poète voyou du Moyen-Age, ou encore d’un Rimbaud juvénile et ardent, mais c’est de Dom Juan qu’il se rapproche le plus avec cette fin fulgurante et tragique. Un éclair, puis la nuit.

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Incessante théâtralité                      

Les images parfois sont dures, mais la poésie est toujours là, omniprésente. Comme s’il n’y avait plus que les étoiles aux cieux, le vent dans les arbres et la douceur de la forêt face aux humains. Les actes sont crus mais les mots sont ardents. Baal, c’est Brecht : frénétique et génial à la fois. Tourmenté au plus profond de lui-même, mais si incroyablement lyrique, le dramaturge avait à peine vingt ans lorsqu’il écrit cette pièce. C’est un Brecht d’après-guerre, terrassé par la mort et habité par un nihilisme noir. La traduction d’Eloi Recoing, sans fard, donne à voir le scandale et la démesure de l’auteur dans sa plus crue nudité et dessine avec Baal, le visage de l’absolue transgression. Il n’y a aucune leçon à tirer de la pièce, juste des mots, des images rouges et noires, une pâle lumière sur des visages émaciés et des mots, toujours des mots qui s’échappent de la gueule avide de Baal, poète maudit et figure libre – à jamais.

C.P

[1] Entretien avec Christine Letailleur : http://www.theatre-video.net/video/Baal-entretien-avec-Christine-Letailleur

Bernard Minier, le Musso du polar

Avec des millions d’exemplaires vendus à ce jour, Bernard Minier s’impose comme le roi du polar à la française. Rencontre avec un écrivain qui a fait de l’hémoglobine son fond de commerce.

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Chemise en jean, basket et nonchalance, Bernard Minier tient plus, à l’évidence, d’Henry, – l’ado diabolique qui tire les ficelles d’Une Putain d’Histoire -, que de Julian Hitmann, – le psychopathe sanguinaire de Glacé. En le voyant entrer, qui aurait pu imaginer que ce quinquagénaire au teint hâlé et à l’accent chantant n’est rien de moins que le roi du thriller à la française. Avec pas moins de 1,5 millions d’exemplaires vendus à ce jour, Bernard Minier est une tête de gondole incontournable de toute Fnac qui se respecte.

Et pourtant, l’écrivain affirme lire tout … sauf des polars. « Je lis les romans de mes collègues par conscience professionnelle », affirme-t-il. Un hermétisme qui peut paraître étonnant, voire contradictoire, mais que Bernard Minier revendique ouvertement : « Le genre il faut le respecter, mais il faut d’une certaine manière le maltraiter. »

Et pour cause, dans ses œuvres l’écrivain pousse le name-droping à son paroxysme. Citations pseudo-érudites et références musicales obsolètes parasitent allègrement l’intrigue. Des digressions que l’auteur met sur le compte de son ancien métier, « j’étais douanier dans une autre vie, donc j’essaie de faire passer des trucs en contre-bande. »

Balzac moderne ?

Réduire ce quinquagénaire à sa carrière d’agent des douanes ne serait toutefois pas lui rendre justice. L’homme est avant tout un lecteur boulimique. « À vingt ans je rêvais d’être Thomas Bernard, Nabokov ou Dombrovitch. On en est loin aujourd’hui », ironise-t-il. Bernard Minier est tout de même loin d’être un écrivain raté. Aussitôt écrit, son premier roman, Glacé, trouve preneur auprès de quatre éditeurs. Résultat, un best-seller qui s’écoulera à 450 000 exemplaires. Bernard Minier est au polar ce que Guillaume Musso est à la littérature sentimentale.

Si comparaison n’est pas raison, les deux auteurs sont tous deux chez le même éditeur, XO Editions, dont le slogan « Lire pour le plaisir », colle à la peau de Bernard Minier. « Je n’ai aucune prétention pédagogique » affirme, ainsi, l’écrivain. « J’essaye de montrer la violence pour ce qu’elle est vraiment. » Dans ses ouvrages, les personnages vont de Charybde en Scylla. Tortures, viols (uniquement sur les personnages féminins), meurtres et manipulations jalonnent ainsi les aventures de Servaz, son double de papier, et les one-shot que sont Une Putain d’Histoire et N’Éteins Pas la Lumière.

« Quand ça saigne, c’est comme la viande : il vaut mieux que ça soit de bonne qualité. » Un slogan que Charal n’aurait certes pas renié. Mais les prétentions de Bernard Minier sont plus nobles, les pulsions morbides qui animent ses personnages s’inscrivent, en effet, dans la plus pure tradition naturaliste. « Quand j’écris un roman, je fais un travail de journaliste. Je vais au contact des gens et je me documente énormément. » Bernard Minier, Balzac des temps modernes ? Ses ouvrages sont en prises direct avec le vingt-et-unième siècle, comme la Comédie Humaine l’était avec le dix-neuvième.

Dans ses romans on trouve ainsi un héros dépressif dépassé par Internet (Servaz), une « gendarme lesbienne, motarde et franc-tireuse » (Irène Ziegler telle que décrite sur le site de l’écrivain) ou encore un adolescent psychopathe assoiffé de sang qui parle comme un charretier (« Quelle saleté de chiotte de putain de film d’horreur, pas vrai ? »Une Putain d’Histoire). Bernard Minier nous prouve que les stéréotypes ont encore de beaux jours devant eux.

Sang pour sang cliché

« Ce que j’essaye de faire avec tous mes personnages, jusqu’aux plus jusqu’au-boutistes, c’est de trouver ce qui les connecte à nous », explique-t-il. « Pour le dire crument, c’est la façon dont Hitmann va pisser, s’il a des maux de tête ou des maux de ventre.» Bernard Minier met en scène des corps déchus, abîmés par le viol et la boisson. Ses romans sont une vaste fresque qui montre l’humanité dans ce qu’elle a de plus bestial. Quitte à en faire trop par moment.

Une violence sourde, implacable, qui n’a pourtant rien à voir avec son passé. Bernard Minier n’a rien du super flic torturé par son passé qui hante ses romans. De ses quinze ans passés derrière son bureau de douanier il ne retire rien. Aucune anecdote sordide, ni saisine de drogue. Rien d’autre que du temps pour écrire. L’auteur l’affirme, il n’est en aucune façon fasciné par le morbide. « Moi j’essaye de montrer la violence pour ce qu’elle est vraiment. Je déteste la violence stylisée, édulcorée, aseptisée. »

Chacun de ses romans laisse ainsi place à une débauche d’hémoglobine. Pour Bernard Minier la violence constitue, en effet, le plus sûr chemin vers l’empathie. Et pour l’emprunter, le thriller constitue la voie royale. Que l’on aime, ou bien que l’on déteste, une chose est sûre, ses romans ne laissent pas indifférents. Finalement Bernard Minier est, à sa façon, un « putain » d’écrivain.

Léa Esmery

« Se voir en train de regarder » Olafur Eliasson au Musée d’Art Contemporain de Montréal

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Lumière, eau et mouvement, trois ingrédients centraux de l’oeuvre d’Olafur Eliasson, trois éléments qu’il compose pour jouer avec notre rapport au temps et à l’espace. Pour sa première exposition individuelle au Canada, l’artiste danois et islandais nous offre une sélection laconique et révélatrice de son œuvre, perpétuellement intangible. L’occasion pour le Musée d’Art Contemporain de Montréal de revenir sur cette volonté de toujours placer le spectateur au centre de l’expérience artistique, un effort qui anime Eliasson depuis près de vingt-cinq ans.

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Connu en France pour avoir inauguré la Fondation Luis Vitton en 2014 avec son exposition Contact, et sa série d’interventions au palais et jardins de Versailles, Olafur Eliasson multiplie les installations dans l’espace urbain de métropoles internationales. Dans chacune de ses œuvres, le plasticien joue avec les éléments pour élaborer des structures complexes, éphémères et en perpétuelles redéfinitions. L’eau et son mouvement sont des motifs récurrents de ses installations, comme l’illustrent la cascade installée au Grand Canal de Versailles et les icebergs amenés jusqu’à Paris pour la COP21.

L’exposition présentée au Musée d’Art Contemporain de Montréal nous donne un aperçu condensé de cette démarche scientifique caractéristique de l’œuvre d’Eliasson. Plus ingénieur qu’artiste, il se sert d’éléments bruts et purs pour créer des agencements protéiformes. Big Bang Fontaine (2014), se sert d’un faisceau stroboscopique pour figer les pulsations d’un jet d’eau en une sculpture fugitive. Cet instant, qu’il appartient au spectateur de capturer, ne cesse pourtant de lui échapper et se redéfinit constamment sous une autre forme. De même, Beauty (1993), plonge le spectateur dans une immense pièce noire au centre de laquelle chute lentement un fin rideau de bruine, éclairé par un simple projecteur. L’effet produit, celui d’un brasier ardent, captive le spectateur et l’invite à rester actif dans sa réception de l’œuvre. On prend un plaisir fou à jouer avec la distance qui nous sépare de l’objet, à le contourner pour mieux s’en approprier l’effet.

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Beauty (1994)

 

C’est aussi par le mouvement de la lumière qu’Olafur Eliasson place le spectateur au centre de l’expérience artistique. Dans la Maison des ombres multiples, pièce maîtresse de l’exposition du MAC, l’artiste a élaboré un pavillon, labyrinthe d’ombres et de lumières dans lequel le spectateur se perd par sa propre projection colorée. Cette œuvre architecturale, merveilleusement addictive, que l’on découvre sous différents angles change notre approche à la trajectoire dans une salle de musée. L’envie de parcourir l’espace est enivrant, par le simple fait que notre mouvement n’a de cesse d’affecter l’œuvre qui nous est proposée.

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Maison des ombres multiples (2010)

Le refus d’Olafur Eliasson d’ancrer ses œuvres dans un instant fixe et dans un espace défini est un parti pris bienvenu. Avec cette performance perpétuelle, on retire à l’objet artistique son caractère immuable et l’on redonne au spectateur un véritable rôle dans son appréciation. Avec ses installations à la frontière du minimalisme, l’artiste danois et islandais paraît défendre la conception d’un art qui n’existe qu’au travers de sa perception. En rejetant l’idée d’un art indépendant de ceux qui le reçoivent et le vivent, Eliasson permet à ses créations de lui échapper complètement, pour être mieux réappropriées par le public.

Emilien Maubant

Baal de Christine Letailleur : à consommer avec modération

Avec Baal, Christine Letailleur réactualise la seconde version de la pièce de Bertholt Brecht. Une mise en scène pleine de force dans laquelle élans lyriques et scènes de beuverie s’enchaînent à un rythme infernal.

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« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ! » écrivait Charles Baudelaire dans Petits poèmes en prose (1869).

Jouisseur invétéré, poète maudit, Baal est un personnage intemporel à la croisée du spleen baudelairien et de la fouge rimbaldienne. Désœuvré, il erre à travers le monde flanqué de son fidèle Ekart, Verlaine de pacotille, qu’il maintient fermement sous son emprise. Perfusé au schnaps, Baal bouffe, Baal danse, Baal se transfigure. La pièce doit d’ailleurs à ce programme de débauche son titre d’origine.

Dans cette pièce du dramaturge allemand Bertholt Brecht, l’homme est une bête farouche refusant toute forme d’entrave, qu’elles soient économiques, affectives ou bien juridiques. Baal est fou et se fout de tout. Des femmes qu’il prend et qu’il jette, non sans les avoir prostitué ou engrossé avant, des liens familiaux ou amicaux qu’il bafoue dès qu’il le peut et, plus généralement, de la vie qu’il maudit de ses imprécations lyriques.

« Tuer c’est l’enfance de l’art »

Christine Letailleur met en scène une danse macabre où les personnages se déchirent, corps et âmes. Pour retranscrire au mieux cette violence la metteure en scène a choisit la version originelle, celle de 1919. Ce texte de jeunesse prend la forme d’un long poème dramatique emprunt du chaos d’après-guerre. La pièce évoque les mutations artistiques du poète, signe d’une œuvre et d’un monde en constante mutation.

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Baal. Le poète, mi-démiurge, mi-loque, traverse avec la même haine, viscérale, le même dégoût, les salons de la bonne société, la forêt hostile et le bar où il vient se saouler. L’auteur déchu est incarné avec brio par le comédien Stanislas Nordey, habitué des mises en scène de Christine Letailleur (Pasteur Ephraïm Magnus de Hans Henny Jahn, La Philosophie dans le boudoir de Sade ou encore Hinkemann d’Ernst Toller). Autour de cette figure tutélaire, les autres personnages s’agitent, se violentent puis se saignent dans cette scénographie aux allures de purgatoire. Du corps blanc au ciel violet, les aspirations sont écrasées et les pulsions magnifiées.

Dans cette forme d’agonie généralisée, un cri revient sans cesse. « Baal ! Baal ! Baal ! » hurlent les femmes, victimes sacrificielles d’un Baal vénal et inconstant. Le poète décati fait du corps féminin un bien de consommation parmi d’autres lui qui, pourtant, critique vertement toute forme de matérialisme. En sous-vêtements, en body et porte-jarretelle, ou bien dans le plus simple appareil, les femmes sont sexualisées à outrance et les scènes de viols stylisées. Dans cette pièce, elles ne sont réduites qu’à être un corps … et un cri.

« Vos ventres je les bouffe »

Que Baal nous emballe ou non, la pièce du dramaturge allemand n’en reste pas moins d’une modernité éclatante. Ce texte, d’une violence implacable, fait le récit de l’appétit du monde qui finit par dévorer son héros/héraut. Le poète Baal se mue en un ogre affamé de liberté, broyant les êtres qui lui sont chers afin de satisfaire son propre plaisir. Les aspirations poétiques sont dénuées de toute forme de transcendance. Dans ce monde post-apocalyptique rongé par l’envie et le malheur, Brecht semble intimer que les derniers … demeureront les derniers.

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Dans ce funeste balais où viles tentations et bas instincts s’entrelacent, une seule chose compte : jouir sans entraves. Un mantra qui n’est pas sans rappeler celui de la jeunesse dans la France de 1968. En choisissant un poète comme héros, Brecht a inscrit sa pièce dans une certaine forme d’universalité. Baal est partout et nul part, il est tout le monde et personne à la fois. Ce poète maudit est l’esprit de notre temps, celui d’une société post-moderne qui broie les corps et les cœurs.

« Baal nous fait ressentir la fougue, la violence, le désœuvrement et  les affres de la chair d’une jeunesse au lendemain d’un monde traumatisé par la guerre. Baal, figure du poète maudit, reste cependant sans époque et sans âge. Il est de tout temps. » explique Christine Letailleur. Qu’il s’agisse de conflits armés ou de guerres économiques, une chose est sûr, la jeunesse se retrouve toujours en première ligne. Baal est une ode à la génération No future esclave des visées bellicistes et mercantiles d’une société qui les a abandonné depuis longtemps.

Baal, de Bertholt Brecht (version 1919 dans la traduction d’Eloi Recoing – L’Arche Editeur) mise en scène par Christine Letailleur avec Youssouf Abi-Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Vincent Dissez, Valentine Gérard, Manuel Garcie-Kilian, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut.

Léa Esmery

Room 237 : le Kubrick’s Cube

Entre délires et dérives, Room 237 décortique le « Shining » de Stanley Kubrick.

Rodney Ascher nous invite à vivre une expérience.

Son meilleur court-métrage, le faux documentaire The S From Hellfaisait resurgir nos peurs enfouies d’enfant sous la forme d’un banal jingle télévisé, celui de Screen Gems.

Un générique vintage faisait office de relique maudite, vectrice de tous les traumatismes, à l’instar du brouillard cathodique de Poltergeist.

Room 237 prolonge cette conception de l’écran comme projection directe de notre inconscient. Et si cet effroi de gamin que l’on a tous un jour vécu était celui de Danny, le protagoniste de The Shining ?

Dans sa Room 237, Ascher réunit les théoriciens du complot les plus allumés afin de les faire disserter sur le classique de Stanley Kubrick, son labyrinthe, son Jack Nicholson as de la hache et sa fameuse ombre d’hélicoptère. Non pas pour percer le mystère de cette pyramide pop mais pour démontrer qu’une œuvre appartient avant tout à son public – un certain George Lucas pourra en témoigner – du moment qu’elle est « ouverte », c’est à dire « interprétée de différentes façons sans que son irréductible singularité en soit altérée » (dixit Umberto Eco).

Le « Kubrick’s Cube » que manipule Ascher est un jeu pour fanboys, zinzins érudits susceptibles de dévoiler en chaque plan un Minotaure, une érection, la métaphore du génocide des Indiens d’Amérique, un rejet vers l’Holocauste, ou encore un enjambement sur la conquête spatiale (room/moon). Consacrer un long-métrage à l’Hôtel Overlook se révèle être un exercice de style aussi proche de l’exégèse (cinématographique) que de l’analyse, ce terme issu du domaine psychiatrique.

Car Shining n’est autre qu’un objet thérapeutique. Il reflète les obsessions, tourments, fétichismes, malaises, souvenirs de ceux qui osent le regarder de trop près. La culture populaire à l’instar du périple de Jack Torrance est-elle un voyage intérieur, une Red Room à la David Lynch ? C’est ce que démontre le cinéaste en nous dépeignant nous, spectateurs, comme les auteurs illégitimes mais indissociables de l’oeuvre, de sa polysémie vertigineuse et de son aspect atemporel. Et tant pis si certains préfèrent l’ironie…

Jusqu’aux théories les plus farfelues, la pop culture s’assimile à la synesthésique – ce phénomène psychologique traduisant la combinaison d’impressions sensorielles diverses chez un même sujet. Le cinéma permet cette « perception simultanée » à travers laquelle le spectateur enrichit selon sa propre sensibilité un même film de dix visions différentes.

The Nightmare, le second « documenteur » de Rodney Ascher, développe ce principe. La fiction ne cesse d’y parasiter le réel – et inversement. Fausse étude médicale d’une pathologie (la paralysie du sommeil) mais véritable captation d’un quotidien fantasmé, à mi-chemin entre Les griffes de la nuit et la Trilogie de l’Apocalypse de John Carpenter, ce « cauchemar » démontre que l’angoisse est avant tout celui…du cinéphile qui est en nous. Ce néo-cinéphile qui, insomniaque, passe ses nuits sur les threads Reddit.

Extension de la salle obscure (celle du cinéma), la « room 237 » est une chambre noire : comme au cours d’un processus photosensible, le spectateur y développe à l’envi ses instantanés cérébraux. Bercé par une musique aussi électronique qu’hypnotique.

Clément Arbrun

« Caricature », l’argument vide de la critique cinéma

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Copyright Bleecker Street Films (source AlloCiné)

Souvent lorsqu’un film un tant soit peu contestataire sort au cinéma, le même scénario se répète. Certains journalistes se trouvent intelligents de centrer toute leur analyse sur la dimension politique du scénario. Ils le réduisent, avec une sévérité très inspirée, à un pur produit militant ou à une œuvre inachevée incarnant la mollesse d’esprit de son réalisateur.

     « La leçon a été reçue qui donne lieu à un épilogue bon enfant où chacun y trouve son compte sans perturber l’ordre établi. (…) Captain Fantastic n’a pour proposition qu’une utopie light pour babas cool « intégrés » dont l’acte de résistance consiste à se déplacer en vélo et à manger bio. »

Pour Guillaume Guguen, critique de France 24, le film Captain Fantastic sorti au cinéma en octobre 2016, n’est ni plus ni moins qu’une caricature qui ne prend pas parti, qu’une bluette écologique teintée d’un dangereux radicalisme. Ce même Guillaume Guguen jugeait le dernier film de Ken Loach trop politique, au point de le considérer comme le film d’un militant et non celui d’un réalisateur. Mais que veux-tu, Guillaume et où sont tes bons arguments ? Quelle absurdité de croire qu’un film engagé n’est que le prolongement de la pensée de son réalisateur auquel le spectateur serait contraint d’adhérer ! Evidemment qu’un cinéaste est capable de prendre du recul et de nous amener sur le terrain de la réflexion personnelle.

Captain Fantastic, road movie familial, narre l’histoire d’un père de famille anticapitaliste et de ses six enfants décidés à quitter l’autarcie idyllique d’une forêt qui les coupe des vices de la société américaine. Le film questionne : il met en compétition les fondements éducationnels américains et la critique farouche d’un papa contre ces derniers. Un vaste programme traité avec légèreté grâce à un scénario peu alambiqué et une mise en scène délicate et joyeuse qui nous tient jusqu’au bout en haleine.

Alors, oui, gentil ou simpliste le film l’est sans doute : références philosophiques maladroites, idolâtrie légère mais quelque peu ridicule pour Noam Chomsky, positions politiques radicales vulgaires et has been… Le compte y est. Mais pourquoi ne pas renverser ce constat et profiter de la douceur de cette comédie pour puiser pleinement dans ce qu’elle propose ? Puisque l’intelligence du film réside justement dans son absence de solutions toutes faites, préférant soulever d’intéressantes  problématiques. Notre tâche en tant que spectateur ? Tenter de les formuler et de perpétuer le cycle de réflexion ouvert par le Captain. La tâche du journaliste critique ? Permettre au spectateur de se fonder sa propre opinion et cesser de prendre son avis personnel pour argent comptant ! Car ce qu’il y a de beau dans le cinéma, c’est sa capacité à provoquer des réactions émotionnelles et/ou des réflexions plus larges sur un sujet. C’est qu’il donne à comprendre, à penser, à ressentir. C’est qu’il peut être un vecteur même imparfait de questionnements plus larges et provoquer une conscience sociale sans que l’on ait besoin de nous tenir la bouche pour ingurgiter.

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Pour aller plus loin et réfléchir à ce que doit rester la critique de cinema :

L’article de Jean-Michel Frodon, « A quoi sert la critique de cinéma? » sur Slate.fr

L’interview toujours d’actualité de Stéphane Ledien, directeur de la publication et co-rédacteur en chef de la revue de cinéma Versus, par Acrimed 

Adrien Pontet & Juliette Savard