Le Street art en REHABilitation

6 étages, 100 artistes, plus de 12 000m² d’oeuvres conçues avec près de 3000 bombes de peinture. Ces chiffres donnent le tournis et portant, ce sont ceux de l’exposition Rehab2 qui s’est tenue durant 1 mois à la Cité universitaire de Paris devenue temporairement un lieu de pèlerinage du Street art.

N’en déplaise à certains, Rehab n’est pas un centre de désintox, mais bel et bien une réhabilitation d’un lieu promis à une prochaine rénovation, par des artistes, le tout à la sauce street art. En l’occurrence, le rendez-vous était donné pour cette deuxième édition organisée par le label Bitume Street Art et l’artiste Kesadi, à la Maison des Arts et Métiers de la Cité universitaire dans le 14e arrondissement de Paris. Durant un mois, cette maison REHABilitée fut donc le terrain de jeu et la rencontre improbable des univers de plus de 100 artistes différents. Sculptures, graffitis, collage, pochoirs ou des installations furent disposées sur les 6 étages que compte ce bâtiment utilisé comme logement étudiant.

Le résultat de cette escapade artistique est pour le moins déconcertant. L’immersion est totale et on déambule librement et sans attaches aux travers des pièces, couloirs, et escaliers revisités par des artistes comme Jo Di Bona, Jungle, Kesadi, Dante, Charline Poncet… Une porte, un carreau, une marche, un bout de plafond ou même une poubelle deviennent, durant un mois, une toile sur laquelle s’expriment ces artistes de tous bords. Quelques minutes suffisent pour passer du labo d’un savant fou dont les cuves inquiétantes sont peintes directement sur les portes des chambres, à une salle contenant un crâne gigantesque fait de grilles de plafond métalliques. À peine le temps de souffler, et après avoir grimpé un escalier illustré à la sauce « Sous l’océan » tout en évitant des kilomètres de bandes magnétiques, on déboule sur un embranchement à la sauce Matrix. Pilule bleue ou pilule rose ? Deux couleurs pour deux couloirs avec chacun la vision d’un artiste. 

Car en ce sens chaque visite est unique. S’il existe bien une visite guidée, on s’y plait vite à se perdre dans les méandres de ces couloirs bariolés et à y découvrir, ou redécouvrir, des fresques grandioses et des oeuvres en trompe-l’oeil. Ne pas lever la tête ou ne pas regarder le sol, c’est peut-être manquer une occasion de tomber face à une oeuvre ou un détail important. Fort de cette centaine d’univers qui se côtoient et s’enrichissent mutuellement, Rehab2 permettra à n’importe quel visiteur de trouver son compte. La diversité des artistes provoque aussi un certain côté « intergénérationnel » où enfants et parents s’émerveillent et échangent sur les différentes créations. Même si quelques oeuvres monopolisent l’attention (et les smartphones), le site regorge de secrets en tout genre et il fallait y passer de nombreuses heures afin d’y dénicher la perle rare. Chaque mur, chaque mètre carré de ce temple éphémère du Street Art, a pu tel un cadavre exquis grandeur nature, y dérouler ses histoires et ses rêves.

Bien sûr, un tel évènement témoigne encore une fois de la montée du Street art dans le paysage culturel français et des arts plastiques en eux-mêmes. Rehab2 est une des nombreuses preuves de la volonté des villes d’inscrire de plus en plus dans la légalité ce courant artistique au risque de le dénaturer de son essence même.

À l’heure où voir un bâtiment tapissé des photos de JR devient anodin et où des oeuvres de Banksy s’arrachent dans les ventes aux enchères, il est fort appréciable de voir une exposition de cette envergure, respecter à la fois la nature du courant par son côté éphémère et abordable puisque l’exposition était à prix libre. Si d’autres initiatives du même acabit en France sont aussi à souligner (comme « Le M.U.R » de Bordeaux), REHAB2 réussit son pari et si  troisième édition il y a, elle se fera attendre avec impatience.

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Behind the walls

S’il ne fallait en retenir que deux, ce seraient les Beatles et les Pink Floyd. Les deux groupes les plus mythiques de l’histoire de la musique moderne. C’est au Victoria & Albert Museum, à Londres, que se dévoile l’exposition Pink Floyd, « Their mortal remains » (« leurs dépouilles mortelles »). Du « Floyd », il ne reste plus que quelques membres vivants : David Gilmour, Nick Mason et Roger Waters. Mais leur héritage, lui, est immortel. Il a su perdurer à travers les décennies.

Ruines musicales ?

Si vous avez la chance de partir à Londres cet été, n’hésitez pas à faire un saut au « V & A ». Exposition monumentale, intimiste, labyrinthique, semi-hagiographique, « Their mortal remains » est à la hauteur du groupe dont elle dresse le portrait. Dans le dédale des salles, qui rivalisent de grandeur, il n’est pas exclu de se perdre. Le spectateur suit dans l’ordre chronologique les pérégrinations de Syd Barrett, Roger Waters, Richard Wright, David Gilmour et Nick Mason dans l’histoire du rock et de la musique. Une histoire tourmentée, et ce, dès le début de l’aventure. Tourmenté, c’est le nom qui colle à la peau de Syd Barrett, poète maudit du groupe et principale muse.

En 1972, Pink Floyd fait son anti-Woodstock. Seuls, au milieu des ruines de Pompéi, les spacerockers assument. Assument d’être cryptiques, pédants, impénétrables. Parcellaires. Face aux gradins vides, ils sont en fait face à eux-mêmes. Ce Live at Pompeii scellera le destin du groupe. A jamais incompris, ils seront vite dépassés par le punk, qui se construit contre eux. Mais le déclin, ils ne le virent jamais. Comme les ruines de Pompéi, altérées, mais toujours présentes. Ramasser les bribes, les morceaux, et les assembler en tout cohérent, voilà la mission que se donne « Their mortal remains ».

« Anarchitectures » du rock

Pour accompagner le spectateur dans ce voyage temporel, des cabines téléphoniques sont disposées dans chaque salle. Elles font office de bornes kilométriques dans les couloirs du temps. A l’instar de la machine à voyager dans le temps de Doctor Who (une cabine siglée « police »), les cabines rouges, repeintes en noir, guident nos pas. C’est au hasard d’un panneau explicatif, coincé entre deux murs géants dans la salle principale, que l’on comprend le clin d’œil. L’extérieur de la Battersea Power Station (centrale électrique londonienne et accessoirement la pochette d’Animals), a été designée par Giles Gilbert Scott : l’inventeur des cabines téléphoniques rouges. CQFD. La pochette d’Animals (1977) et la reproduction de la centrale au cœur de l’expo mettent en avant doublement les penchants du groupe : l’architecture, étudiée par trois membres du groupe, et le goût pour le démesuré. Comme le montre d’ailleurs l’immense mur de la tournée de 1981, ou encore dans le colossal inflatable de la version live d’Another Brick in the Wall de 1980, magnifiquement restaurée. Pink Floyd, au cours de sa carrière, n’a cessé de façonner l’espace, jusqu’aux décors de ses performances scéniques, documentées par de nombreuses vidéos.

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« Inflatable » de la tournée de 1980

Echoes du passé

Les murs de l’expo rassemblent coupures de presse, dessins et croquis, objets ayant appartenus au groupe. Par-delà la musique, c’est toute la poésie picturale des Floyd qui se dévoile sous nos yeux. Ici, le dessin d’un van acheté par Syd Barrett. Là, le croquis du fameux « Mur ». Le tout appuyé par des montages en 3D, qui parachèvent de plonger le visiteur dans une exposition totale, où se mêlent tous les supports. Bien sûr, les mélomanes ne sont pas en reste. Afin que l’immersion soit totale, l’expo-expérience se regarde en même temps qu’elle s’écoute. Interviews exclusives, morceaux du groupe, sons mystérieux : on regarde avec les oreilles. L’audioguide se fait le passeur d’une époque pas si lointaine, mais si différente. Portail psychédélique tant auditif que visuel, véritable « dérèglement des sens », l’expérience se veut rimbaldienne. Une déambulation qui distille le lointain écho d’une époque disparue. Le pèlerin floydien reste pourtant l’architecte de sa propre visite. Au détour d’une salle consacrée aux instruments du groupe, les musiciens en herbe et les amateurs pourront s’essayer au mixage. Face à vous : une console, qui vous permettra de masteriser votre propre version de Money. Attention à ne pas copier sur le voisin (« Share it fairly, but don’t take a slice of my pie »).

S’agit-il d’un “trip for people who don’t trip”, comme l’écrit Cliff Jones dans Mojo, en 1994? A vous de juger.

Jusqu’au 1er octobre.

Vincent Bilem

Scandales et petits cancans : la mode vit plus fort aux Art décoratifs

Jusqu’au 23 avril 2017, l’exposition « Tenue correcte exigée » au Musée des Arts décoratifs de Paris déshabille les tapages vestimentaires qui électrisent depuis le XIVe siècle, les podiums et les rues.

C’est une robe noire élégante. Elle épouse sobrement les formes de ce corps gracile, presque pudiquement, avant de se retourner et de dévoiler par un décolleté vertigineux, le bas de ses reins. Mireille Darc et sa robe disons, osée, signée Guy Laroche dans Le Grand blond avec une chaussure noire en 1972, en avaient fait rougir certains et rugir d’autres. Dans le monde de la mode, les scandales sont nombreux et ne sont pas près de s’apaiser. Des esclandres toujours d’actualité, que l’exposition « Tenue correcte exigée » met en lumière.

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Interdictions et critiques virulentes

Un tableau de Cranach accueille les visiteurs. Cette représentation du péché originel, Adam et Ève nous fixant dans leur plus simple appareil, pourrait prêter à confusion. Étrange choix du commissaire d’exposition Denis Bruna ? Au contraire : c’est bien dans le Jardin d’Eden qu’ont commencé les premiers éclats, l’obligation de se vêtir pour avoir transgressé l’ordre établi, l’appréhension du regard de l’autre et de la critique. « Sac à patates », « Tu es sûr de vouloir sortir comme ça ? », « C’est une robe ou une meringue ? » : des remarques désobligeantes sont susurrées à l’oreille du visiteur, qui ne peut s’empêcher de vérifier d’un coup d’œil son allure dans le miroir. Une belle entrée dans l’univers des podiums, où les créations des couturiers font jaser depuis le XIVe siècle. Certains en ont même fait leur métier : la voix de Christina Cordula, experte en image, sermonne des conseils sur la tenue idéale pour impressionner la belle-famille. Codes vestimentaires et style ne font pas bon ménage.

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Tenues de circonstances et histoires étonnantes

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Elisabeth Vigée-Lebrun, Marie-Antoinette « en chemise », 1783.

Trop court, trop moulant, trop plongeant… Les transgressions à la loi du « savoir-se-vêtir » évoluent au fil de l’exposition. La scénographie vivante de Constance Guisset, avec un judicieux clin d’œil à la typographie des Galeries Lafayette, organise par thématiques ces esclandres aberrants. Parmi eux,  Marie-Antoinette et sa fameuse robe chemise, qui a valu au peintre Vigée-Lebrun le remplacement du portrait de la Reine en 1783 ; Jack Lang accueilli par des exclamations dans l’Hémicycle en 1985 avec son costume au col Mao ou encore les remarques sexistes face à la robe à fleurs de Cécile Duflot en 2012. Pourtant l’histoire de la mode est aussi une affaire d’inversion des codes. Même les chaussures à talons ont changé de destinataire, n’adoptant leur caractère féminin et érotique qu’au XVIIIe siècle. Avant cela, les escarpins étaient la lubie des messieurs…

Des tabous qui ne sont pas prêts de s’arrêter

Sept siècles de tapages sont ainsi contés, à l’appui de plus de 300 vêtements, accessoires, documents d’archives, peintures et vidéos qui font revivre la stupeur face au tee-shirt moulant de Marlon Brando (Un tramway nommé désir) ou devant les publicités unisexes de Levi’s en 1960. De quoi déclencher l’ire des réactionnaires et des moralistes.

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Ces tapages interpellent le visiteur, ébahi par les dates qui ne sont pas si lointaines : en 1880, une femme avait besoin d’une autorisation pour porter un pantalon… Ébahi aussi par les costumes en soie et les robes corsetées des Arts décoratifs qui nous ont déjà fait rêver (« La Mécanique des dessous » en 2013, « Déboutonner la mode » en 2015). Cependant, les propos vont plus loin cette fois : Pourquoi la capuche créée-t-elle la polémique depuis le XIVe siècle ? Quelles stratégies les maisons de mode usent-elles pour continuer à attirer les regards ? A Simone de Beauvoir la conclusion de cette exposition rythmée : « Ce qu’il y a de scandaleux dans les scandales, c’est qu’on s’y habitue ».

« Tenue correcte exigée : Quand le vêtement fait scandale », exposition présente aux Arts décoratifs à Paris, jusqu’au 23 avril 2017.

Isiko et l’art temporaire

L’art est sur le point d’être numérisé. Des milliers d’oeuvres au travers d’un écran et pourquoi pas un musée depuis chez soi, tel est le projet des protagonistes de ce transfuge culturel. Une équipe de dix étudiants français de l’école d’informatique Epitech nous présente son utopie,arrivée en tête des Epitech Innovative Project. Isiko – culture en zoulou – propose des visites d’expositions en version virtuelle qui pourraient démocratiser bon nombre de concepts sous l’ère du numérique.

Emotions, sensations, avenir de la culture ou culture de l’avenir, tout porte à croire que l’hérésie se heurte au progrès. L’incendie des Tuileries en 1871 n’est qu’une tragédie supplémentaire, emblème révélateur du caractère éphémère de l’art, légende significative du sort potentiel de la culture. L’art est-il un agrégat de connaissance ? La connaissance est-elle un fragment d’art ? Certains murmurent que l’art doit être figé dans le temps, d’autres répondent que sa mortalité hypothétique et incalculable définit son essence. Pour les membres fondateurs du projet Isiko, confisquer le sablier de la culture relève de l’évidence. Isiko pourrait peu à peu s’implanter dans le subconscient des adeptes et des non-initiés. A l’aune des avancées techniques et technologiques du siècle présent, le projet se veut transcendantal, il cherche à bousculer les modes d’accès, nier l’espace et les classes sociales. Malgré des possibilités infinies, Isiko ne fait pas consensus, Isiko attise le débat, en cela l’innovation est intéressante.

« Notre projet n’est pas un substitut c’est une opportunité »


Le monde de l’art n’est pas pour. Il s’y oppose et, naturellement, plusieurs institutions se
sont montrées intéressées par le projet. Un véritable sacrilège pour les puristes éperdus, petits princes rêveurs qui arpentent les musées, poursuivant les lignes d’aquarelle à la recherche d’une dose de Koons. Face au clivage, les commissaires d’expositions répondent logiquement « pourquoi pas ? » Si une visite virtuelle n’incite pas les gens à se rendre au musée, elle incite au moins à observer l’exposition, l’affluence des musées n’est pas au beau fixe. David Akopian nous en dit plus sur Isiko : « Nous voulons proposer un projet qui s’adresse principalement aux boulimiques de culture et ainsi immortaliser un patrimoine culturel avec la technologie du virtuel. Certes ce n’est pas la même expérience et c’est la principale critique des adeptes des visites traditionnelles mais c’est un premier pas vers une relation entre l’art et le numérique. Notre projet n’est pas un substitut c’est une opportunité ». Les étudiants d’Epitech visent le statut d’entrepreneur avec leurs projets. Etendu sur trois ans il s’agit dans un premier temps de promouvoir l’école au sein d’une dimension compétitive et, dans un second, de participer à la création de différentes startups au sortir de leurs études. Avec l’année 2019 pour échéance, leur esquisse d’entreprise se distingue déjà par l’organisation de trois pôles distincts : un pôle technique, un pôle relationnel, un pôle management. « L’avantage c’est que nous nous
entendons vraiment bien et nous n’avons pas peur de nous dire les choses quand ça ne va pas malgré nos parcours et intérêts différents » nous explique Jonas Levoyer. « Isiko n’était pas notre première idée. A l’origine nous travaillions sur une armoire connectée puis nous nous sommes orientés vers une table tactile de modélisme avant de chercher à développer un jeu vidéo, simulateur géopolitique pendant la Révolution française. Isiko est une sorte de Netflix des musées, une bibliothèque de culture version 2.0. Notre brainstorming a finalement valorisé l’innovation.»

Si la Fondation Cartier et La Maison de Victor Hugo se sont montrées intéressées par le
projet, la problématique principale réside dans la recherche de partenariats. Malgré une dimension technique optimale, l’objectif s’oriente surtout vers l’obtention monétaire via une plate-forme de paiement, les tarifs des expositions seront évidemment indexés. Par la suite, l’équipe pense à la création de bande-annonce d’expositions mais surtout au développement d’Isiko sur casque de réalité virtuelle.

« Il faut vivre avec son temps »


Si Isiko a pour fonction d’ouvrir les expositions temporaires à un nouveau public qui
manque de temps ou n’a pas la possibilité de se déplacer, de son côté, le ministère de la culture voit rouge et se plaint de la numérisation de la culture. En effet, la fréquentation croissante des musées se heurte à un paradoxe de taille : les jeunes ont déserté ces lieux. Par ailleurs, l’analyse des données de fréquentation des musées de France collectées ces cinq dernières années montre une consolidation du seuil des 62 millions d’entrées franchi en 2012. En dépit de la proclamation de l’Etat d’urgence qui a interféré sur les loisirs des français et le rythme des sorties scolaires, le climat de peur exprime la désertion des touristes mais pas la totalité du découragement. L’exigence et l’austérité croissante de certaines expositions peu en partie exprimer le manque d’intérêt des visiteurs nationaux à l’image des monographies sur Mona Hatoum, Hervé Télémaque ou Dominique Gonzales Foerster au Centre Pompidou. L’intérêt pour le projet dépend finalement de l’âge des visiteurs. Pour Hugo, élève de troisième croisé aux abords du Centre Pompidou : « Il faut vivre avec son temps, au moins je ne suis pas obligé de me déplacer.» Cette vision est évidemment sujette à débat, le plus jeunes ne voient que rarement le musée comme un lieu digne d’intérêt lorsque les expositions ne sont pas ludiques. L’ouverture au numérique pourrait ainsi les initier différemment à la culture. D’un point de vue conceptuel, la réserve principale demeure dans la perte sensationnelle relative au virtuel, au manque de sensation. Romain, 42 ans nous donne son avis « Dans un fauteuil chez soi, il n’y a pas d’expérience esthétique. Certes Isiko est une aubaine pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer mais personnellement, j’ai besoin de faire le tour de l’oeuvre, en vrai, d’en comprendre la matière sans la toucher. Malgré l’innovation, il y a une forme de dénaturation de l’oeuvre. » Cette vision critique du numérique est redondante lorsque l’on interroge les visiteurs à propos d’Isiko. Chloé et Clément, documentalistes en Histoire tentent de résoudre le problème qui viendrait, en réalité, de bien plus loin. Selon eux, il s’agit d’intensifier les partenariats entre la province et la capitale, qui serait assez fou pour critiquer la décentralisation culturelle. Malgré tout, le numérique est une excellente idée s’il n’est pas utilisé à mauvais escient. L’unicité d’une oeuvre est son coup de pinceau. Le numérique n’est que le reflet d’une image. « L’aspect sacré de l’oeuvre intervient dans son unicité et l’irréversibilité de sa perte potentielle. Pour moi, leur projet n’est ni une menace ni la solution à tous les problèmes de l’art, il faut simplement l’entendre comme paramètre auxiliaire. »

« Isiko permettrait de comprendre le travail du commissaire d’expo »

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C’est avec l’arthérapeute Marie-Laure Colrat que nous tentons de comprendre les enjeux
de ce projet. Malgré un regard sceptique Isiko serait pour elle une bonne source d’information et permettrait de comprendre l’ensemble du travail des commissaires d’exposition, les liens entre les œuvres les unes par rapport aux autres car il s’agit d’entreprendre une réelle compréhension de l’espace. C’est en abordant le rapport entre l’image et le matériau que naît sa frustration : « Jamais je ne pourrais avoir la même qualité relationnelle avec une oeuvre virtuelle, c’est dommage, ça risque d’inciter les gens à ne pas voir les expositions. Si le projet sort après les expos et pas pendant alors oui c’est une bonne idée.» En dépit d’une vision critique du numérique, les visites d’expositions virtuelles entreprennent une démarche avant-gardiste et amènent à se questionner sur le caractère éphémère de l’art et sa démocratisation. Les vénérables prétentions oxydées affrontent l’insouciance d’une jeunesse robotisée mais pragmatique. Finalement, en plein ère du numérique, avons-nous le choix ?


Alexis THIBAULT

Les curieuses nocturnes : quand le musée d’Orsay ravive la flamme de l’art pompier

Par Inès Boittiaux et Camille Lechable

Ce soir, au sixième coup de l’horloge, le Musée d’Orsay enfile son habit de soirée. Jusqu’à 22h, les élèves de l’Ecole du Louvre présentent un art souvent disqualifié, celui des peintres « pompiers ». Prenez garde à l’ouverture des portes, les nocturnes entrent en gare.

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Sous son célèbre cadran doré, l’ancienne gare du 7e arrondissement de Paris s’agite et les curieux se bousculent parmi les œuvres de la fin du XIXe siècle, ces chefs-d’œuvre qui se tiennent depuis 1986 à la place des quais et des montes charge pour bagages dans la nef centrale. Pourtant le bouillonnement est le même que celui que connaissait le grand hall durant la Belle Epoque. Et pour cause, le musée d’Orsay promet ce soir un grand départ où tous les voyageurs sont conviés : partir à la (re)découverte de l’art pompier et de ses canons bien longtemps jugés trop lisses et « kitch ».

Voyage au bout du kitch

« Tu devrais t’avancer plus vers les gens… » conseille un jeune homme à sa camarade intimidée de l’Ecole du Louvre. Ces étudiants se font médiateurs le temps d’une soirée pour décrypter, devant un public avide et éclectique, quelques peintures « kitch » du musée. Affublés d’un tee-shirt rose fuchsia, ils sont en tout une quinzaine à aiguiller notre trajet, tels des chefs de gare avisés, plus ou moins stressés. Pour beaucoup, c’est une première expérience.

Le public quant à lui, enchanté par l’atmosphère hors du temps qui règne dans la nef, circule de tableau en tableau, de station en station. Premier arrêt Thamar d’Alexandre Cabanel, un tableau orientaliste peint en 1875 d’après les renseignements de Julie et Mathilde, un plaisant binôme qui tente par leurs explications et leur sourire de redorer le blason de cet artiste dont la reconnaissance est aussi aléatoire que malmenée par les spécialistes. Cette défense semble tenir à cœur à Mathilde qui, les poings serrés, s’exprime sur la puissance dramatique du sujet et son traitement pictural : « la pauvre Thamar, déshonorée par Amnon, pleure sur les genoux de son frère ! ». Julie, qui endosse pour la première fois le rôle de médiatrice, est plus timide. Le public se rapproche d’elle pour mieux entendre ses explications tandis qu’elle s’excuse de ne « pas avoir la voix qui porte ». Bien qu’impressionnante, cette peinture ne semble pas être le clou du spectacle. « Allez voir les Oréades, là c’est vraiment kitch » nous confie les deux jeunes filles en indiquant le chemin à suivre.

Sur le trajet, un garçon au brushing impeccable et qui porte plutôt bien son uniforme rose, attire du monde face à la toile qu’il présente, un Persée de Joseph Blanc, avec une pédagogie bien à lui, essayant de faire deviner les mots clés au public, tel un animateur de jeu télévisé : « le peintre étudia en Italie grâce au prix de… ? De… ? » Personne ne trouve la réponse. Qu’importe, il s’agit du Prix de Rome.

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Transporté par un épisode mythologique aux airs de « série b américaine » comme il le définit, il se surprend à mimer un homme musclé, certes moins convaincant que celui représenté sur le tableau. Un couple amusé semble cependant apprécier autant sa performance que cette grande huile sur toile. « C’est quand même léché » conclut la femme, le visage plein d’approbation.

La Traviata façon street-opéra

Le voyage continue dans les salles un peu plus reculées. Un copiste, les cheveux blancs rassemblés en une queue de cheval, mouchoir rouge dans la poche de son veston, met son pinceau en action devant L’Odalisque allongée de Benjamin Constant. Lunettes rectangulaires sur le nez, il prend du recul, regarde sa toile, analyse l’original avant de se replonger dans son travail, comme un escrimeur en plein duel. Face à ce combat, une touriste s’évente avec le dépliant de la soirée tandis que d’autres épuisent leur smartphone en photographiant l’artiste au charbon. Chacun y va de son petit commentaire : « Mais…pourquoi il a mis du vert ? » s’interroge discrètement une spectatrice incrédule en parlant de la tâche pistache qui dégouline sur la poitrine de la déesse diaphane. Non loin de là, une jeune femme demande discrètement à sa voisine « Mais…il y est depuis combien de temps ? ». « Trop de mise en abîme » rigole une autre. Le peintre, imperturbable dans ce climat sacrément perplexe bien qu’admiratif, redonne une touche de vert à cette femme au corps inachevé.

Soudain, un mouvement attire l’attention vers le hall central. Parmi l’agitation, Clément, jeune étudiant en architecture fraîchement débarqué à Paris, semble un peu perdu. « Je n’ai pas beaucoup de notions en histoire de l’art. A part les classiques, quoi. » Celui qui admet volontiers ne rien connaître à l’art pompier se dit rassuré par le concept ; « Je suis rassuré par l’idée d’un fil conducteur » glisse-t-il avant de s’excuser et de s’éclipser. Il est 18h50, le « street-opéra » comme il était promit dans la brochure, s’installe face à la sphère de Carpeaux. Le public pressé ne sait pas trop où s’installer, « on s’assoit sur une œuvre » tente un petit malin. Vivement, l’orchestre s’anime. Les retardataires s’agenouillent derrière le marquage au sol en scotch jaune et noir tracé sur le marbre. Le 7e coup de la grande horloge résonne, ouvrant le premier acte de la célébrissime  Traviata. « La fête » commence. Une cantatrice aux allures de statue de marbre prend place sur son piédestal, une bouteille de Badoit rouge à la main assortie à ses escarpins et son loup. Une soirée arrosée et incongrue s’invite dans cette gare qui semble ce soir peuplée d’âmes vagabondes qui n’auraient jamais arrêté de festoyer. Certaines restent néanmoins à l’écart de cette allégresse nocturne, comme cette jeune fille croquant une sculpture de Carpeaux. Elle, personne ne la regarde.

 

Reportage : L’Albanie exposée à la mairie du Ve

« On m’avait décrit l’Albanie comme un pays pauvre, où les gens circulent en charrettes et où toutes les filles sont entièrement voilées. Pourtant quand je suis arrivé là-bas, en lieu et place des charrettes, j’ai vu défiler des Bentley et toutes les filles se promenaient en minijupes »

Pas sûr que l’anecdote de l’adjoint au maire du Ve arrondissement plaise réellement à l’ambassadeur albanais qui se tient à ses côtés. Pourtant, changer la vision que les Français ont des Albanais, c’est aussi le but de ces Temps Forts de l’Albanie en France à l’occasion desquels se déroule l’exposition inaugurée le 6 octobre à la mairie du Ve, consacrée au peintre Gazmend Leka.

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Sfinksi (Sphinx), 2013

Instaurés en 2016 par la ministre de la Culture française Audrey Azoulay et son homologue albanaise Mirela Kumbaro, les Temps forts de l’Albanie en France ont déjà été prétextes à plusieurs événements, comme la remise des insignes de Commandeur de la Légion d’honneur à l’écrivain Ismail Kadaré. On peut mesurer l’importance d’un tel geste en se rappelant que la France n’a pas signé d’accords culturels avec l’Albanie depuis 1988. Plus qu’une simple manifestation culturelle, l’exposition consacrée à Gazmend Leka s’inscrit donc dans une vraie démarche de reconnaissance et de valorisation de la culture d’un pays avec lequel la France entretient des liens forts, alors que l’Albanie est encore très stigmatisée dans l’imaginaire collectif. Les relations culturelles entre les deux nations ne vont d’ailleurs pas s’arrêter là puisque les Temps forts de l’Albanie en France se poursuivent jusqu’au printemps prochain.

Une Mercedes luxueuse garée à l’entrée, des vestes haute couture, des castafiores qui déambulent entre diplomates et représentants d’instances culturelles : un rapide coup d’œil à l’assemblée suffit à constater que la majorité est venue davantage par intérêt pour les relations mondaines que par curiosité pour la peinture albanaise. L’adjoint à la culture de la mairie, l’ambassadeur d’Albanie et le peintre récitent le discours politiquement correct de rigueur, se remercient les uns les autres pour leur présence et insistent sur les rapports privilégiés de la France et de l’Albanie. Puis on se jette sur le buffet. Entre deux petits-fours, la rencontre avec l’écrivaine Manou Chintesco, auteur de romans de vampires, vient briser l’atmosphère ampoulée de ce début de soirée.

« Je ne suis là que pour vérifier ce que le traiteur fait est bon, j’ai fait appel à lui pour mon mariage le mois prochain » . Et la peinture? « Il n’y a pas que des croûtes, contrairement à 80% des vernissages parisiens » . Les œuvres ne font certes pas l’unanimité : « ses toiles se ressemblent, elles sont assez tristes » regrette une jeune femme. Pourtant, on croise aussi de vrais amateurs de peinture, comme cette passionnée, elle-même peintre, qui se réjouit de la qualité de l’exposition.

Le choix de présenter les œuvres de Gazmend Leka à l’occasion des Temps forts de l’Albanie en France semble assez naturel. Du haut de ses soixante printemps et de ses 4000 œuvres produites, il est l’une des figures majeures de la peinture de son pays. Récompensé par plusieurs prix nationaux au cours de sa carrière, ses toiles sont exposées à la Galerie nationale des arts à Tirana. Par ailleurs, le peintre revendique une francophilie très prononcée, bercé par les grands artistes de l’hexagone. « Quand j’étais étudiant, se souvient-il, j’ai eu de nombreux amis français, avec qui j’ai passé beaucoup de temps à converser » . Les « amis » qu’il évoque ne sont autres que Victor Hugo, Alphonse Daudet, Gustave Flaubert, ou encore Marin Marais, Jacques Brel, Jean Gabin, Gérard Philipe. « Je veux donner en retour l’énergie qu’ils m’ont donné il y a des années maintenant » . L’homme est donc ravi de pouvoir exposer ses toiles en face du Panthéon, où reposent nombre de ses « amis » .

Les quarante toiles exposées, huiles et acryliques, révèlent une grande cohérence entre elles, signe de la maturité de leur auteur. Presque monochromes, les aplats de gris sont simplement rehaussés par quelques touches de couleur. On y retrouve des motifs récurrents : des constellations, des formes géométriques, mais aussi des objets à forte valeur symbolique, comme le pied, la pomme, l’œuf… Il faut dire que la peinture de Gazmend Leka est nourrie de mythologie. D’abord la mythologie albanaise, mais aussi grecque, égyptienne, biblique… A travers elles, l’artiste recherche des archétypes qu’il traduit dans sa peinture. « Le langage artistique est un langage archétypal » . Il parvient ainsi à faire le lien entre des éléments mythologiques et les phénomènes actuels, car « ce sont les archétypes qui font les phénomènes » . La peinture de Leka cherche donc à sonder les profondeurs secrètes de l’être ; c’est une oeuvre métaphysique où l’invisible devient visible.

Simon Le Goff et Erwan Duchateau

Merci d’être velu !

Cachez ces femmes que nous ne saurions voir. En 2016, dans l’art, exposer des oeuvres d’artistes femmes relèvent encore et toujours de l’avant-garde. Bien loin de l’imaginaire libertaire et précurseur de la sphère artistique, la création a un sexe et il est masculin.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes, seules 19 femmes font parties des 500 artistes les mieux côtés du monde. Il ne s’agit pourtant pas d’une question d’effectifs. En École d’art, 60 % des étudiants en moyenne sont des étudiantes.

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Mais une fois entrées dans le monde du travail le rapport s’inverse et un constat s’impose, les hommes détiennent le monopole des pinceaux. Muses, égéries, icônes, si les femmes sont souvent représentées elles sont bien plus rarement représentantes. La faute à la sacro-sainte trinité institutions-artistes-collectionneurs qui continue de creuser le fossé entre les deux sexes.

De là à dire que les femmes sont dépourvues de toute forme de talent, il n’y a qu’un pas que les musées franchissent allègrement. Si l’on zoome sur les collections permanentes du Centre Pompidou, l’on y trouve 5 % de femmes seulement. Même tableau outre-atlantique, avec un score de 4 % pour le Metropolitan Museum of Art (MET). Qui a dit que culture rimait avec ouverture ?

Portées aux nues  

Les oeuvres des femmes artistes se doivent, en outre, de comporter plus qu’une simple dimension picturale. Celles exposées s’articulent bien souvent autour de thématiques revendicatives, féminisme en tête. L’exposition “Qui a peur des femmes photographes?” au musée de l’Orangerie en 2015, ou encore celle organisée par les Guerrilla Girls x La Barbe à la galerie MFC Michèle Didier s’inscrivent directement dans cette lignée.

Et ce ne sont pas ces quelques événements dédiés qui permettent de combler le déficit presque total de visibilité auquel les femmes font face et que personne, ou presque, ne remet en question. Entre le trop et le trop peu, l’art ne tranche pas. Loin d’être hermétique aux discriminations qui traversent notre société, il les reconduit voire les amplifie.

Dans l’art – comme partout ailleurs finalement –  les hommes composent et les femmes posent. Si l’on se penche du côté des “grands maîtres”, de Picasso à Manet en passant par Klein, la femme n’est qu’un corps, nu de préférence. Depuis toujours l’art perpétue le mythe de la femme objet. Et avec l’entrée dans la logique de marché à l’orée du vingtième siècle, celui-ci s’est mué en une véritable industrie du sexisme.

Et pourtant, il existe un génie féminin. De Barbara Kruger à Sophie Calle en passant par Orlan, toutes ces artistes créent, au même titre que leurs homologues masculins. Mais dans une société qui en 2016 refuse encore et toujours d’accorder aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes, pas étonnant que l’art soit, lui aussi, en mâle de parité.

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