« Nature pas trop morte » : quand le graffiti s’invite dans la galerie d’art

Le Loft 34 accueille l’artiste de rue Stom500 au cours du mois d’octobre à Paris dans sa première exposition personnelle, « In the Box ». Reportage.  

Un petit poisson coupé en deux. Arêtes apparentes, il lévite au milieu de la petite toile de 22 x 22 cm. Un dessin en noir et blanc sur un papier encadré dévoile un univers délirant et plein d’humour nourri par l’énergie euphorique des cartoons. En dessous, son titre « Nemo ». Son prix… 150.000 euros. « Je ne comprends pas. C’est le plus petit dessin et c’est le plus cher ! », s’exclame un homme au bonnet gris, buvant une gorgée de bière dans un gobelet en plastique. L’intention de Stom500 mobilise l’imagination des visiteurs du Loft du 34 pendant la soirée du 3 octobre, à l’occasion du vernissage de sa première exposition personnelle, intitulée « In The Box ».

Graffeur à l’origine, l’artiste apporte la décontraction de l’art de rue à l’intérieur de cette galerie déjà particulière. Le sol en béton ciré, les poutres apparentes, les baies vitrées et les murs en pierre nus courant sur deux étages donnent au Loft du 34 un style industriel qui convient bien à ces artistes hors conventions. Un décor brut d’appartement reconverti en espace d’exposition de 160 m². Stom500, qui porte une casquette de la marque de streetwear « 23 mg », invite ses pairs à occuper cet endroit au cœur des ruelles pavées de Saint-Germain-des-Prés, le quartier raffiné du 6ème arrondissement à Paris.

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Des baskets « New Balance » défilent au milieu des talons hauts. Un va-et-vient d’environ 250 personnes ce mercredi-là, entre 18h et 21h30, au fond d’une cour, cachée dans la rue du Dragon. Un public assez hétérogène, mais une critique unanime. « Son style s’éclate avec les couleurs pâles. C’est superbe », encense une amatrice d’art, émerveillée par « Lovely Rain » – une toile de 120 x 80 cm, sur fond beige, composée d’un chat gonflé avec une grenouille sur son dos sous un parapluie panda, au coût de 2.000 euros.  

« Peut-être qu’il y a de l’or derrière tableau »

Le visiteur au bonnet gris retourne au premier étage de la galerie quelques minutes plus tard accompagné de deux amis pour leur montrer sa découverte. Le trio s’arrête en face du petit poisson. Les yeux d’un des nouveaux venus parcourent le dessin. Suspense jusqu’au moment où il s’aperçoit du prix de « Nemo ». « Oh ! » La surprise d’un « Ha ! » La satisfaction de l’autre. « Peut-être qu’il y a de l’or derrière le tableau », plaisante l’adolescent au blouson en cuir. Ils éclatent de rire. Ils n’étaient pas les seuls intrigués par le mystère car les prix des autres dessins exposés varient entre 350 et 450 euros. Stom500 révèle le secret : « C’était juste pour faire une blague puisque c’était la plus petite œuvre, mais la plus chère. C’était aussi pour dire que parfois les plus petites choses sont celles qui ont le plus de valeur auprès de certaines personnes »

Entre deux cigarettes à l’extérieur du Loft du 34, l’artiste échange avec les visiteurs pendant toute la soirée du vernissage. Originaire de Strasbourg, il ne vit que depuis trois ans de ses dessins d’animaux au style cartoon. Le trentenaire s’est formé sur le tas après avoir fait une école de graphiste. A travers l’exposition, il a dû s’adapter à cette nouvelle forme de support, se réapproprier sa technique et sa signature graphique. Une évolution qui inclut toujours, selon lui, la même énergie et la même opportunité de s’exprimer en grand. Cette volonté de se renouveler sans cesse est pour Stom500 essentiel à la vitalité de cet art.


Mur réalisé par Stom500 dans le cadre de l’exposition « In The Box »

Afin de ne pas oublier l’essence de son activité, il a créé un graffiti sur un mur au milieu de la galerie. Une journée de travail pour donner vie à la fresque murale style cartoon qui représente un rat en nuances de bleu et d’orange, conduisant une voiture en boîte d’allumettes avec des roues en boutons. « Il y avait quelqu’un qui voulait l’acheter », raconte Sylvie, propriétaire de la galerie, à l’un des curieux présents au vernissage. « J’ai pensé que c’était un tissu blanc », réplique-t-il « Non, c’est le mur. Nous sommes généreux avec nos artistes », ajoute-t-elle, amusée.

La préparation de l’exposition « In The Box » aura duré dix mois. Le principal défi pour cet artiste de rue dans son premier show solo était la transformation des supports de son travail de graffeur dans la peinture en studio. « La première étape était de trouver les outils qui permettent de passer des murs à la toile. C’était le plus compliqué pour moi. Cela change le travail de production », explique-t-il. En août, tout était déjà préparé. Néanmoins, trois toiles ont été rajoutées au dernier moment et n’ont pas pu être imprimées dans le catalogue de l’exposition, au grand désarroi d’Alexandre Pouyet, le galeriste. « Vamos a la Playa », est l’ultime tableau créé, dans lequel Stom500 a testé une nouvelle technique sur les longs cous des flamants roses.

 « On a bien vendu. Commercialement, c’est déjà une réussite »

Une semaine après le vernissage l’odeur de peinture fraîche imprègne toujours l’atmosphère de la salle. L’espace désormais désert contraste avec l’ambiance chaleureuse de l’évènement. Pourtant le bilan reste très positif pour le Loft du 34. « On a bien vendu. Commercialement, c’est déjà une réussite », estime Alexandre, fils de Sylvie, collectionneur passionné d’art urbain. Ce bilan, il l’estime par rapport à la vente avant, pendant et après le vernissage, même si une vente au préalable est plus rassurante selon lui. Le galeriste explique qu’il est facile de se lancer dans un projet d’exposition avec des artistes déjà célèbres, alors qu’un graffeur comme Stom500 implique une prise de risque, puisqu’il commence à se faire une place dans le monde de l’art. « En termes de notoriété, ce n’est pas l’exposition qui va rendre Stom plus célèbre. C’est plutôt pour montrer son travail », opine Alex.

C’est également un véritable succès pour Stom500. Le dessinateur est globalement satisfait de cette expérience inédite. Pour l’instant, une pause, une exposition collective à Colmar courant décembre, et un retour aux sources avec des projets muraux dans la ville qui l’a vu grandir. « On fera un petit bilan à la fin de l’exposition, voir ce qui a marché ou pas. Certaines choses n’étaient certainement pas assez chères, d’autres trop, cette notion de prix sera probablement à revoir. J’aimerais aussi faire plus de dessins en noir et blanc ». Jusqu’à maintenant, personne n’a mordu à l’hameçon de « Nemo ». Le tableau n’a pas été vendu.

Camille Andrieu et Nathalia Garcia

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Le Street art en REHABilitation

6 étages, 100 artistes, plus de 12 000m² d’oeuvres conçues avec près de 3000 bombes de peinture. Ces chiffres donnent le tournis et portant, ce sont ceux de l’exposition Rehab2 qui s’est tenue durant 1 mois à la Cité universitaire de Paris devenue temporairement un lieu de pèlerinage du Street art.

N’en déplaise à certains, Rehab n’est pas un centre de désintox, mais bel et bien une réhabilitation d’un lieu promis à une prochaine rénovation, par des artistes, le tout à la sauce street art. En l’occurrence, le rendez-vous était donné pour cette deuxième édition organisée par le label Bitume Street Art et l’artiste Kesadi, à la Maison des Arts et Métiers de la Cité universitaire dans le 14e arrondissement de Paris. Durant un mois, cette maison REHABilitée fut donc le terrain de jeu et la rencontre improbable des univers de plus de 100 artistes différents. Sculptures, graffitis, collage, pochoirs ou des installations furent disposées sur les 6 étages que compte ce bâtiment utilisé comme logement étudiant.

Le résultat de cette escapade artistique est pour le moins déconcertant. L’immersion est totale et on déambule librement et sans attaches aux travers des pièces, couloirs, et escaliers revisités par des artistes comme Jo Di Bona, Jungle, Kesadi, Dante, Charline Poncet… Une porte, un carreau, une marche, un bout de plafond ou même une poubelle deviennent, durant un mois, une toile sur laquelle s’expriment ces artistes de tous bords. Quelques minutes suffisent pour passer du labo d’un savant fou dont les cuves inquiétantes sont peintes directement sur les portes des chambres, à une salle contenant un crâne gigantesque fait de grilles de plafond métalliques. À peine le temps de souffler, et après avoir grimpé un escalier illustré à la sauce « Sous l’océan » tout en évitant des kilomètres de bandes magnétiques, on déboule sur un embranchement à la sauce Matrix. Pilule bleue ou pilule rose ? Deux couleurs pour deux couloirs avec chacun la vision d’un artiste. 

Car en ce sens chaque visite est unique. S’il existe bien une visite guidée, on s’y plait vite à se perdre dans les méandres de ces couloirs bariolés et à y découvrir, ou redécouvrir, des fresques grandioses et des oeuvres en trompe-l’oeil. Ne pas lever la tête ou ne pas regarder le sol, c’est peut-être manquer une occasion de tomber face à une oeuvre ou un détail important. Fort de cette centaine d’univers qui se côtoient et s’enrichissent mutuellement, Rehab2 permettra à n’importe quel visiteur de trouver son compte. La diversité des artistes provoque aussi un certain côté « intergénérationnel » où enfants et parents s’émerveillent et échangent sur les différentes créations. Même si quelques oeuvres monopolisent l’attention (et les smartphones), le site regorge de secrets en tout genre et il fallait y passer de nombreuses heures afin d’y dénicher la perle rare. Chaque mur, chaque mètre carré de ce temple éphémère du Street Art, a pu tel un cadavre exquis grandeur nature, y dérouler ses histoires et ses rêves.

Bien sûr, un tel évènement témoigne encore une fois de la montée du Street art dans le paysage culturel français et des arts plastiques en eux-mêmes. Rehab2 est une des nombreuses preuves de la volonté des villes d’inscrire de plus en plus dans la légalité ce courant artistique au risque de le dénaturer de son essence même.

À l’heure où voir un bâtiment tapissé des photos de JR devient anodin et où des oeuvres de Banksy s’arrachent dans les ventes aux enchères, il est fort appréciable de voir une exposition de cette envergure, respecter à la fois la nature du courant par son côté éphémère et abordable puisque l’exposition était à prix libre. Si d’autres initiatives du même acabit en France sont aussi à souligner (comme « Le M.U.R » de Bordeaux), REHAB2 réussit son pari et si  troisième édition il y a, elle se fera attendre avec impatience.

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D’autres photos sur la page Facebook du photographe Jonk

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