Molly Nilsson : Dahlia noire

 “What I feel inside / Although i´m older now
There´s still an emptiness / That´s never letting go somehow. “
Molly Nilsson, 1995

 

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Tout en rêveries contemplatives et en percussions évaporées, l’ovni Molly Nilsson poursuit ses explorations musicales avec « Imagination », un sixième album fidèle à son univers rétro-futuriste. Rencontre avec une étrange créature, tout droit sorti de la dream-pop des années 80.

Iconique

Il y a chez Molly Nilsson quelque chose d’insolent qui ne laisse de fasciner. Hypnotique mais froide, élégante mais lointaine, elle laisse flotter derrière elle – dans les sillons de son long manteau léopard- une essence capiteuse et terriblement grisante. Depuis « These things these times » (2008), la voix de Molly Nilsson essaime des mélodies lentes et ténébreuses servies sur des orchestrations aussi évaporées qu’un ciel berlinois en hiver. Suédoise de naissance, Molly Nilsson s’est installée dans la capitale allemande il y a dix ans pour créer un label, Dark Sky Association avec lequel elle a autoproduit ses cinq albums. Indépendante jusqu’au bout, la chanteuse échappe à toute comparaison – à l’exception peut-être d’Ariel Pink, pour son côté pop édifié sur fond de tristesse contemporaine. Comme lui, Molly Nilsson tire l’écriture vers des chemins mystérieux, entre la balade dreamy et l’ode au synth-wave – ce genre né de la nostalgie des années 80, qui mêle les vieux synthés à des éléments modernes. Chez elle, les textures sont soyeuses et les rythmes, bien que répétitifs, emportent l’auditeur dans des contrées où règne l’indolence. Les mélodies sont sobres, presque naïves, et la voix explore des nuances de blanc sur des synthétiseurs saturés jusqu’à la douceur. Parfois dissonante, Molly a la voix de son physique : grave bizarre et terriblement lunaire.

Lunatique

Justement, c’est un duo avec John Maus, « Hey Moon » qui l’a fait connaître. Mais on oublie souvent d’où vient la chanson et parfois même, seul le nom de Maus reste en mémoire. Pourtant, Molly a déjà cinq albums à son actif, et Zénith, paru en septembre 2015 a déjà tout d’un album culte. A Berlin, elle se produit au Berghain, mais ailleurs, on la retrouve à jouer dans des petites salles intimistes et poussiéreuses. Comme si pour Molly, c’était tout ou rien. Seule sur scène, elle se campe derrière le micro et remue à peine son grand corps de liane toujours vêtu de noir. Elle a des yeux clairs et perçants, des cheveux blond platine et des lèvres couleur framboise écrasée. Elle ne sourit pas, elle rigole très peu : « Dark Sky », finalement, lui va bien. Elle scrute le public d’un air chavirant et essaime quelques anecdotes avec une voix monotone et un ton linéaire. Des histoires de toilettes dans un train, de Whisky Sour, et d’ordinateur (à développer ou préciser). Une obsession sans doute, qui lui a inspiré le titre « 1995 », une ode rétro-futuriste aux années Microsoft. « J’avais dix ans à l’époque, Windows c’est toute mon enfance et j’aime chanter les moments passés, comme les histoires d’amour ratées ». Elle invite une amie saxophoniste à jouer à ses côtés et comme sur la vidéo qu’elles ont conçu toutes deux, l’instrument donne un peu de relief aux mélodies que le côté synthétique rend parfois redondantes. Après une dizaine de chansons choisies spontanément « bon, je vais jouer celle-ci, parce que je n’arrive pas à charger l’autre sur mon ordinateur », Molly s’en va, comme si de rien n’était. Elle ne fait même pas de bis, elle s’en fiche.

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Mélancolique

Molly Nilsson accompagne ses chansons de vidéos bricolées-main sur le mac qui lui fait office à la fois d’orchestre et de meilleur ami sur scène. Entre concours de grimaces -comme dans « Ugly »- et balades berlinoises – on pense à « 8000 Days », ses vidéos nous plongent au cœur d’un univers constitué de nostalgie et de kitsch, de romance et d’humour noir. Pour cette fille de graphiste, l’image est inséparable du son. Manifestement, Molly aime le flou, la nuit, le métro, les formes géométriques et les chats. De déambulations en déambulations, elle nous emporte d’Atlantis à Stockholm, d’Istanbul à Buenos Aires où elle s’est installée en 2014. L’Argentine semble lui réussir : dans sa dernière vidéo, « About somebody », extrait de l’album Imagination (26/05), Molly sourit. Ça lui va bien, à Molly. « On me voit parfois comme une princesse de glace avec les yeux pleins de mélancolie, mais ce n’est pas vraiment ça. » Alors, qu’est-ce ?

On la recroisera plus tard dans le public, son manteau léopard jeté lascivement sur les épaules, une bière à la main. Etrangement proche mais irrémédiablement lointaine, ces mots de Baudelaire épousent à merveille son univers pop-gothique : « en elle le noir abonde ». Et Molly Nilsson, « suspendue au fond d’une nuit » est définitivement à l’image de la lune : « sinistre, mais enivrante ».

« Imagination », sorti le 26/05 chez Dark Side Association.

 

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Chérie, je te fumerai jusqu’à en mourir

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Le regard trouble, les pieds butent dans de vieilles canettes de PBR à la recherche d’un fond de bière qui n’aurait pas servi de cendrier improvisé. Le salon toujours embué de la fumée d’une cigarette inextinguible, la fenêtre s’ouvre finalement, et l’air glacial vient givrer les poils des narines. La main finit par se poser sur un paquet de Viceroy King Size, vide. « C’est l’temps d’se rendre au dépanneur ».

Ode to Viceroy de Mac Demarco rappelle une publicité pour cigarettes qui aurait été oubliée dans les cartons d’une agence des années 90. Une VHS délavée, surexposée à la fumée, qui nous réchauffe le cœur et les poumons. Cette esthétique, digne des programmes furieusement dégénérés d’Adult Swim, adoptée par toute une génération de gamins qui ne grandiront jamais. Comme Tim and Eric et autres Dr Steve Brule, Mac Demarco restitue parfaitement le kitsch idiot des années Seinfeld, vestes aux manches bouffantes incluses. Rien ne peut indiquer que la chanson et son clip ont été produits en 2012.

Les couleurs rose et fuchsia saturent les objets filmés au travers d’un objectif fisheye. Le son et l’image s’y trouvent astucieusement associés : les effets de Chorus et Reverb accompagnent les tressautements et distorsions de la bande magnétique. Le clip comme le morceau sont enregistrés avec des outils vieillots que l’on s’imagine acquis dans une « vente de garage ». Sur chacun de ses albums, Mac Demarco joue sur des guitares de mauvaise qualité, les cordes rattachées à la va vite. Pourtant, rien n’est jamais laissé au hasard dans le travail de ce Montréalais originaire de la Colombie-Britannique. L’euphorique débilité, Mac Demarco la revendique et en fait un élément central du personnage qu’il s’est créé, tout comme de sa musique.

Comme pour les cigarettes, Ode to Viceroy exhibe de Montréal tout ce qu’elle a de plus sale et d’excessif.  Mais c’est finalement là ce qui fait tout le charme merveilleusement nocif de ces deux addictions. Un abus enivrant, dont il est heureusement si difficile de s’extirper. Plus qu’une idylle au tabac, cette ode aux Viceroy est une lettre d’amour à Montréal, à ses ruelles et son ambiance. Cette ville chaleureuse et glacée, dans laquelle chaque expiration s’achève en un nuage de fumée.

Emilien Maubant

Stup Virus, quatrième dose de vaccin

 

« Stupeflip Stupeflip c’est l’truc stupéfiant / Beaucoup d’travail comme pour un album d’Astérix » chantait King Ju en 2002. Depuis, Stupeflip a fait son petit bout de chemin. Insidieusement, en germe, le groupe mené par King Ju s’est érigé en membre du patrimoine hexagonal. Distillant petit à petit sa parole céleste et salvatrice, dans un rap game francophone éclaté.  

« Ils viennent de faire pleurer les Inrocks, mes ongles »

Dans l’imaginaire collectif, Stupeflip, c’est le groupe qui a trollé Ardisson et qui a accueilli Taddeï dans un taudis. Bref, un groupe qui aime à mettre en scène sa désinvolture. Pourtant, tout n’a pas toujours été rose pour le trio formé par Julien Barthélémy (King Ju), Stéphane Bellenger (Cadillac) et Jean-Paul Michel (MC Salo). Après s’être fait éjecter de leur maison de disque pour cause de faibles ventes en 2006, Stupeflip a connu une (longue) traversée du désert. Qu’importe, les enfants terribles du « hip-hop psychotrope » ont remis le couvert pour un quatrième album studio.

Des nouvelles de Pop-Hip

Fermenté dans l’appartement du 13e arrondissement parisien de Julien Barthélémy, Stupeflip est de retour pour un quatrième disque, Stup Virus. Totalement financé par les internautes (voir encadré) le « crou » déverse ses rythmes catchy en enchaîne les punchlines percutantes. « La feel good musique j’en ai rien à fout’ » annonce d’emblée le chanteur dans « Creepy Slugs », littéralement : « limaces effrayantes ». Un franglais affûté, une galerie de personnages hauts en couleur (le retour du célèbre Pop-Hip, rôtissant en Enfer, fera la joie des puristes), tout est réuni dans ce nouvel opus aux ritournelles efficaces.

La clé du mystère au chocolat

Epaulé par Sandrine Cacheton, voix synthétique teintée d’une mélancolie robotique, l’auditeur traverse un univers où se mêlent heroic fantasy et lyrics plus prosaïques. Le groupe se raconte à travers une (fausse ?) naissance du Stup Crou. En effet, celui-ci a toujours su cultiver un certain mystère autour de lui. Le morceau sobrement intitulé « 1993 » retrace la genèse d’une collaboration à l’image de son époque : les cassettes, la guitare d’un mec « qui s’est suicidé ». Sur cette grat’, un autocollant « The Stupefiant », qui signe « le vrai début de l’ère du Stup ». Serait-ce là une des fameuses « clés du mystère au chocolat », la clé de compréhension qui lierait tous les textes du groupe ? Début fantasmé ou vrai départ, le Stup ne cesse de se réinventer. Dès lors, la seule vérité est celle des rimes et des assonances.

« Influence dadaïste »

Allitérations, consonances et jeux de mots divers, voilà le programme de ce LP aux airs d’hagiographie post-apocalyptique. Perpétuelle répétition du même, les paroles se font hypnotiques. Volontairement cryptique, hermétique, autoréférentiel, le « crou » érige l’art de la boucle en ready-made musical. Les samples semblent faire écho aux obsessions parolières de King Ju : Casimir, Mylène Farmer, le « 4577 » (prononcer « quatre cinq sept sept »), la folie, l’enfance. Accumulation dadaïste. Néanmoins, ce déroulement incessant de monomanies peut perdre le néophyte. Concurrence est d’ailleurs faite à Batman dans leur tendance à renommer tout et n’importe quoi pour créer un stup-univers singulier : « stup virus » et autres « stup enfer » sont parfois stup-redondants.

Pénétrer dans Stup Virus,  c’est pénétrer dans un univers déjà bien fourni. Cela équivaut à commencer Le Seigneur des Anneaux par Le Retour du roi : possible, mais au risque de passer à côté d’une mythologie foisonnante. Heureusement, Julien Barthélémy et ses acolytes ont trouvé la parade. A l’instar des séries américaines, le disque nous réserve une sorte de previously in Stupeflip. « Retour en arrière » nous prévient l’interlude « Knights of Chaos ». Quitte à sentir le réchauffé ?

La fin du crou ?

Glosant à l’envi sur sa propre fin, fantasmant depuis toujours sur l’Apocalypse, le crew brûle ses dernières cartouches. Ultime spasme auditif, le morceau « Pleure pas Stupeflip », feint des adieux déchirants, aux airs de synthés mélancoliques à la Christian Zanési : « Au revoir… Je commence à en avoir marre d’être derrière l’ordinateur… C’est fini… ». Explication est donnée aux Inrocks : « Le délire de dire au revoir, on l’a fait cent fois », s’amuse King Ju. « Le crou ne mourra jamais » prophétisait-il d’ailleurs dans un morceau éponyme, en 2003…

« Lapin clique sur Ulule, se transforme en hibou » : le croufounding

Autoproclamés « terroristes bienveillants », les membres de Stupeflip ont fait la nique à l’état d’urgence musicale et ne se sont pas pressés pour sortir Stup Virus, six ans après The Hypnoflip Invasion (2011). Entièrement financé par les internautes, le dernier album a récolté 427.972€, sur un objectif initial de 40.000€ ! Bienheureux les crowdfounders, puisqu’une Flip Party est organisée le 16 septembre, à tarif préférentiel pour les « hiboux ».

Conscient d’avoir un public jeune et connecté, le groupe de « rap, rock et variété » a tout de même posté exclusivement sur YouTube un morceau intitulé « Pour les zouzs ». Zouzs de tous bords, unissez-vous !

Vincent Bilem

Lettre à Bob Dylan

Une lettre à Bob Dylan

Cher Bob Dylan,

Toutes nos félicitations, tu es maintenant le 113ème lauréat du prix Nobel de Littérature.

Mais quel dommage que tu n’ailles pas chercher cette récompense ultime à Stockholm, le 10 décembre, que l’Académie t’a fièrement décerné. Tu es parait-il, bien trop occupé pour te déplacer, tu as « d’autres engagements » comme tu l’as souligné. Alors oui, ce titre a suscité une énorme polémique.

Certains, criant au scandale, ont aboyé que ta musique n’était pas digne d’être récompensée par un prix aussi prestigieux. D’autres encore, hurlent que d’ambitieux écrivains, en quête de reconnaissance, se voient une fois de plus délaissés, par ta faute.

https://www.twitter.com/NakedTzado/status/797747530759081984

Pourtant, nous t’attendions, très impatients. Toi, la légende, digne d’un Prix Nobel, nous livrant un discours chargé d’émotion, peut-être même en chanson. Tu aurais commencé par remercier tes fans, nombreux, depuis toutes ces années même si tu te cantonnes à des reprises depuis 2012. Enfin, vu leur grand âge, pas sûr qu’ils entendent encore le son de ta voix sans l’aide d’un appareil auditif…

source

Mais passons. La cérémonie aurait été grandiose pour toi, un banquet à la table du Roi de Suède. Bob Dylan, le musicien, aux côtés du Nobel de la Paix, le président colombien Juan Manuel Santos et du Nobel de Médecine, le chercheur Yoshinori Ohsumi. Sous les salves d’applaudissements, la foule serait là, émue, reconnaissante et admirative de vous, les génies, et de vos belles contributions à l’amélioration du monde.


Outre la notoriété, tu vas empocher la modique somme de giphy-4870 000$.
C’est quand même un sacré pactole. Enfin, pour toi c’est juste une broutille, comme une goutte d’eau dans ton océan d’argent, estimé à 275 millions de dollars. Somme toute, tu vas quand même recevoir ta médaille, mais par colis, comme une vulgaire commande sur Amazon. Attention aux contrefaçons, assure-toi qu’elle soit bien en or 24 carats. Un accessoire de plus qui ira agrandir ta fameuse collection de bijoux bling bling, digne d’une rockstar.

Tu es « honoré de la récompense » mais tu snobes la cérémonie, c’est donc ça l’esprit rock’n’roll?

Tu t’es contenté d’envoyer une simple lettre de remerciement, histoire de casser avec la vieille tradition de la cérémonie de remises de prix pompeuse. L’académie a qualifié ça d’inhabituel mais pas exceptionnel. C’est un peu l’esprit ton deuxième album «The Freewheelin’ Bob Dylan», pas besoin de respecter le protocole.

Finalement, ton comportement n’est pas si surprenant. Un dernier mot ou plutôt un dernier conseil, Bob, quand il sera temps pour toi d’aller « Knockin’ On Heaven’s Door », veille tout de même à être présent à la dernière cérémonie de ta vie.

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par Stéphanie Holmes, Floriane Rey et Marie Tétrel